Michel Barnier

Jérôme Monod

incinérateurs

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Le Canard enchaîné, 13 avril 2005
Jean-François Julliard

Rideau de fumée pour protéger Barnier des dioxines

Le procureur d’Albertville Henri-Michel Perret a mangé le morceau : c’est bien Perben qui a exigé le dessaisissement d’une juge savoyarde un peu trop combative. Une affaire évoquée la semaine dernière par « le Canard ». « Cette décision, a-t-il déclaré, a été prise en concertation avec le directeur des Affaires criminelles et des Grâces, le directeur de cabinet de M.Perben et, bien entendu, M. le procureur à la cour d’appel de Chambéry. »

C’est l’avocat des parties civiles qui, dans une lettre adressée à la magistrate, rapporte ces propos tenus le 30 mars devant cinq témoins (dont lui). On ne saurait être plus clair, et la délicatesse de Perben rappelle celle d’un certain Toubon envoyant un hélicoptère dans l’Himalaya chercher un procureur pour éviter des ennuis judiciaires à Xavière Tibéri.

Il faut dire que l’instruction consacrée aux émissions massives de dioxines (cancérigènes) d’un incinérateur vétuste de Gilly-sur-Isère mettait en cause du beau monde : Michel Barnier, un proche de Raffarin et un préfet.

Victimes asphyxiées

Si la juge Hélène Lastera accepte son dessaisissement, c’est la pôle de santé publique de Marseille qui héritera du dossier. Et des plaintes de 240 riverains, touchés par la surmortalité cancéreuse qui sévit dans leur vallée. La ficelle tressée par le ministre de la justice est d’autant plus grosse que ledit pôle marseillais est pour l’instant une coquille vide, sans aucun spécialiste des dioxines.

Michel Barnier n’est pas l’acteur principal de cette histoire toxique. Mais il risquait fortement de se voir convoqué par la teigneuse juge savoyarde.

Barnier avait notamment adressé une lettre édifiante, en novembre 1994, au commissaire européen de l’Ecologie. Ministre de l’Environnement à l’époque, il protestait contre le projet de Bruxelles de durcir la réglementation concernant l’incinération et les dioxines. Qui pourrait entraîner, plaidait-il « un renchérissement considérable pour les collectivités locales ». En particulier pour la Savoie, dont il dirigeait le conseil général.

Perben a commencé à s’intéresser à la juge Lastera en mai 2004, lorsque celle-ci a mis en examen Alain Vallet, patron de la Direction régionale de l’industrie et de la recherche en Savoie dans les années 90. Monté en grade au ministère de l’Industrie, Vallet s’est vanté, lors d’échanges téléphoniques cités dans le dossier, de pouvoir compter sur le soutien de Patrick Devedjian, son ministre de tutelle, et de Sarkozy (alors à bercy), dont il avait « reçu une lettre personnelle » de soutien.

Préfets sur le grill

Bercy n’a dailleurs pas hésité - contre tous les usages - à payer une caution de 8.000 euros réclamée par la justice à Vallet. Dans un autre entretien, une interlocutrice de ce dernier à Bercy le rassurait en glissant que le cabinet de Devedjian avait alerté celui de Perben...

Mais la tension est montée d’un cran lorsqu’en 2004 la juge a mis en examen Albert Gibello, maire d’Albertville, ancien attaché parlementaire et proche de Barnier. Dès lors estampillé « affaire signalée » le dossier a été personnellement suivi par Jean-Claude Marin, à l’époque directeur des affaires criminelles et des Grâces auprès de Perben.

C’est l’intention, prêtée à Hélène Lastera, d’entendre Barnier mais aussi son successeur en Savoie Hervé Gaymard, ainsi que les préfets du département Paul Girot de Langlade (protégé de Chirac) et Pierre-Etienne Bisch (aujourd’hui proche conseiller de Raffarin) qui a été précipité la demande d’ »exportation » du dossier.

Il n’aurait plus manqué que cette juge mal élevée n’importune Jérôme Monod, naguère patron de la Lyonnaise des eaux, propriétaire de l’incinérateur et vieux compagnon de Chirac. Pas étonnant qu’un ministre ait envie d’enterrer - pardon - de dépayser - un dossier aussi contaminé.

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