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Le Monde, 23 janv 2005
Clarisse Fabre

Comment les intermittents mènent de front agit-prop et négociation

Depuis juin 2003, des membres de la Coordination se sont spécialisés dans les coups médiatiques, se rapprochant des associations de chômeurs, comme lors de l’action à France-Inter, le 18 janvier.

En général, c’est Jean-Francis qui prévient les journalistes au téléphone : "Départ demain, à 11 heures, de La Villette. On fait une action qui pourrait vous intéresser", annonce-t-il de sa voix grave. Les médias ne sont pas toujours au rendez-vous. Avec ou sans caméra, les militants de la Coordination des intermittents et précaires partent, le moment venu, en direction du lieu qu’ils ont décidé d’occuper. Cela fait un an et demi qu’ils organisent des "actions". Ils en revendiquent "entre 300 et 400" depuis que le protocole du 26 juin 2003, réformant les annexes 8 et 10 de l’Unedic relatives aux artistes et aux techniciens du spectacle, a été signé.

On se souvient des plus spectaculaires : l’occupation des studios de la Star Academy, en octobre 2003 - "Prise d’otages", avait titré Ici Paris -, la perturbation du journal de France 2 dans la foulée, l’intrusion sur le toit de Matignon, en juin 2004, etc.

La dernière fois, c’était mardi 18 janvier, à Radio France : Jean- Francis, Virginie, Jérôme et des militants d’AC ! (Agir contre le chômage) ont investi le studio de Stéphane Paoli, qui assure la tranche matinale sur France-Inter, le "7-9" (Le Monde du 19 janvier). Ils voulaient faire entendre leur voix en pleine semaine sociale, le jour où le Medef se réunissait au Zénith. Ils souhaitaient aussi attirer l’attention sur une circulaire de l’Unedic du 31 décembre 2004, qui aboutit, selon eux, à diminuer le montant de l’indemnité journalière. Quelques mois auparavant, un autre membre de la Coordination, le comédien Samuel Churin, était l’invité officiel de Stéphane Paoli pour exposer le point de vue des intermittents !

A la Coordination, il y a ceux qui sont "dedans", et ceux qui sont "dehors". Les uns parlent dans les médias, négocient avec les députés ou participent au Conseil national des professions du spectacle, Rue de Valois, sous la présidence du ministre de la culture et de la communication, Renaud Donnedieu de Vabres. Les autres organisent les "coups". "C’est totalement complémentaire. S’il n’y avait pas eu l’action à la Star Ac’, ou au journal de Pujadas, on n’aurait pas rencontré les parlementaires. Si on n’avait pas fait monter la pression pendant le Festival de Cannes, en mai 2004, le gouvernement n’aurait pas lâché les 507 heures en douze mois", résume Samuel Churin.

"ICI, IL N’Y A PAS DE CHEF"

A l’image d’Act Up, la Coordination a développé une expertise sur la question de l’intermittence, tout en sortant de l’ombre grâce à des coups médiatiques. Parfois, certains font une action pendant que leurs camarades discutent très sérieusement au Palais-Bourbon...

Ceux qui pratiquent l’agit-prop n’aiment pas trop parler de leur métier. Cette méfiance à l’égard des médias a pu se retourner contre eux. Représentent-ils vraiment les artistes et les techniciens du spectacle ? Leur partenariat avec les associations de chômeurs a accentué le flou : ne sont-ils pas avant tout des "précaires" ou des militants d’extrême gauche ? Jean-Francis et Virginie se présentent comme "auteurs-metteurs en scène" mais refusent de donner leur nom de famille et de nommer leur compagnie. "J’évite de me faire remarquer. Ici, il n’y a pas de chef", explique Virginie. "C’est l’application du protocole qui m’a mise dans la précarité. Il est logique de créer des liens avec des organisations de chômeurs", poursuit-elle. Cette expérience a modifié son approche de la mise en scène : "Dans ma prochaine création, je minimise les décors pour mieux payer les comédiens."

"Parler de précarité, c’est utile pour rendre visible ce qui est invisible... à condition de rester joyeux et combatif", complète Jérôme. Depuis qu’il milite, ce dernier a mis entre parenthèses son métier de "comédien" et travaille comme "chargé de diffusion dans une scène nationale". "C’est la discontinuité de nos emplois qui nous permet d’assurer une permanence de l’action. En ce moment, ma créativité est à la Coordination", sourit Jérôme. "Une occupation, c’est comme bâtir un scénario : un mélange de préparation et d’improvisation", conclut Jean-Francis, le regard brillant, comme s’il pensait à la prochaine.


Du rififi chez les parlementaires

Le député Jean-Christophe Baguet (UDF) ne décolère pas. Avant les vacances de Noël, les parlementaires de tous bords du "comité de suivi", dont il fait partie, s’étaient dits prêts à déposer une proposition de loi réformant les annexes 8 et 10 relatives aux intermittents du spectacle (Le Monde du 9 décembre 2004). Le texte aurait vocation à s’appliquer à partir du "15 juin 2005" dans le cas où les négociations entre partenaires sociaux n’auraient pas abouti à cette date. M. Baguet a proposé que le texte soit discuté à l’Assemblée nationale, le 27 janvier, dans la "fenêtre" parlementaire de l’UDF. En coulisses, le ministre de la culture et de la communication, Renaud Donnedieu de Vabres, s’est opposé à cette initiative qui risque, selon lui, de faire échec aux discussions en cours avec les syndicats et le Medef. "Les parlementaires des autres groupes se sont défilés ! Le PS, en particulier, ne veut pas donner l’impression de marcher avec l’UDF...", s’indigne M. Baguet, qui a dénoncé les "faux-culs" lors d’une réunion houleuse, le 12 janvier. Pour l’instant, le texte n’est pas à l’ordre du jour.

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