Pierre Péan

Jacques Chirac

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Marcel Dassault ou les ailes du pouvoir (extrait pages 53-63)
Guy Vadepied (avec la collaboration de Pierre Péan), Ed Fayard, 2003

Quand Marcel Dassault devient riche

Je fus stupéfait, en avançant dans mes recherches, de découvrir que [Marcel Dassault] l’avionneur, le député, l’adversaire emblématique des socialistes dans l’Oise avait été un admirateur de Léon Blum, qu’il avait été inscrit au Parti Radical Socialiste, qu’il avait été un proche de Pierre Cot (...).

Me revient ici cet article de Libération publié à sa mort : « Pendant plus de cinquante ans, Marcel Dassault fut "en phase" : successivement radical-socialiste sous Pierre Cot, RPF, UNR et RPR sous De Gaulle et ses héritiers. » (...)

Bloch [Marcel Dassault] et Potez sont les plus fervents partisans des nationalisations. (...) Pour les constructeurs, et notamment pour Marcel Bloch [Dassault], les nationalisations furent une « affaire en or », comme l’explique le spécialiste Emmanuel Chadeau : « C’était à la fois des industriels actifs, poussant leurs bureaux d’études et leurs usines, mais aussi des esprits avisés sachant utiliser un art consommé des contradictions et les hésitations de leurs partenaires pour étendre leur influence et leur puissance ; la nationalisation fut pour eux une affaire en or. [...] Ayant racheté des usines plus ou moins bancales, ils les firent exproprier ou les louèrent aux nationales que Cot leur confia libéralement. En incluant la « nationalisation » si particulière de SMAL, ils perçurent 61% des indemnités versées par l’Etat, un résultat remarquable. »(...)

Après les nationalisations, Bloch [Dassault] et Potez se retrouvent d’un seul coup à la tête de coquette somme (1) Les placer, mais où ? Les deux avionneurs ont confiance en François Chirac, directeur de la succursale de la BNCI de l’avenue Victor Hugo, leur banquier et presque ami.

François Chirac est le fils d’un instituteur radical-socialiste et franc-maçon de Corrèze. À force de travail, il est devenu employé de banque, puis fondé de pouvoir, enfin directeur de succursale d’une importante agence située dans les beaux quartiers. Il suggère aux deux avionneurs de fonder leur propre banque. Ainsi naît la Banque commerciale de Paris. François Chirac est également nommé administrateur du groupe Bloch & Potez, ainsi que d’une entreprise d’Henri Potez, qu’il dirigera pendant 32 ans, jusqu’à sa mort en 1968.

Les Potez, Bloch et Chirac sont désormais liés dans la vie comme dans les affaires. Les trois familles se retrouvent régulièrement au Rayol, dans le Var, où Potez a fait l’acquisition d’une belle maison. Proches du front populaire, elles se rallieront à De Gaulle pendant la guerre.

Marcel Bloch devenu Dassault, racontera une anecdote sur un certain Jacques Chirac, rencontré à Vichy à la toute fin des années 30 : « J’étais en cure à Vichy avec ma femme. Un jour, en nous promenant, nous rencontrons les Chirac à la terrasse d’un café. Avec son fils, on regardait passer les voitures pendant que les adultes parlaient entre de choses importantes. Il me disait : « Ca, c’est une Citroën, ça c’est une Renault. » Il ne se trompait jamais. Alors j’ai voulu le mettre à l’épreuve. A cette époque, j’avais une grande voiture assez rare, et j’étais sûr qu’il ne pourrait pas m’en donner le nom ; Je l’ai donc conduit jusqu’à mon automobile et il s’est écrié : « Monsieur, c’est une Graham Paig ! » J’avoue que j’ai été très étonné. On est entré dans un magasin de jouets, et nous l’avons dévalisé. » (2)

Des liens forts vont se tisser entre Marcel Bloch et celui qui attendra, au cours de l’année 1945, au Rayol, le retour du déporté de Buchenwald élevé à la dimension d’un mythe par son entourage ; Pour Jacques Chirac, « l’histoire ne commence pas aux Gaulois ni même à De Gaulle en 1940, mais à Marcel Dassault (3) ».

C’est que, dans les années noires, le petit Jacques, « élevé comme un sauvage » au Rayol où les familles Potez et Dassault l’avaient accueilli avec sa mère, vivait là dans le culte du héros.

Dassault veillera sur le jeune Chirac avec affection et jouera plus tard un grand rôle dans l’orientation de son destin. Jacques n’a pas seulement reçu de Marcel le beau train électrique de son enfance, comme dit la légende, mais les conseils et les ouvertures qui guideront ses premiers pas en politique.

(1) - Pour Dassault : 27 millions de francs de l’époque - 12,3 millions d’euros 2001

(2) - Anecdote racontée par Marcel Dassault et rapportée par Franz-Olivier Giesbert dans sa biographie de Jacques Chirac, Le Seuil, 1987.

(3) - Henry Deligny, La fringale du pouvoir, Ed A. Moreau

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