les "néocons"

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télérama, 29 septembre 2004
Vincent Remy

Le néoconservatisme, stade ultime du gauchisme ?

Dans l’Amérique messianique, Alain Frachon et Daniel Vernet, journalistes au Monde, mènent l’enquête aux origines du néoconservatisme, idéologie en vogue aux Etats-Unis. Surprise : les plus zélés défenseurs de ces thèses viennent de l’extrème-gauche radicale. Le parallèle est tentant avec l’évolution de certains soixante-huitards français, convertis aujourd’hui au libéralisme.

Ils sont une poignée, dans l’ombre de George W. Bush. Quelques dizaines d’intellectuels new-yorkais autrement plus influent que les millions d’évangélistes qui ont porté l’actuel président au pouvoir. Qui sont donc les mystérieux "néoconservateurs" ? Deux journalistes du Monde, Alain Frachon et Daniel Vernet, ont enquêté. "L’Amérique messianique", leur essai, peut se lire comme un thriller. Il faut imaginer, écrivent-ils, une cafétéria minable : "En ces années 30 finissantes, encore marquées par la grande dépression, la cantine de City College de New York n’a rien d’un de ces lieux de détente confortable qui sont souvent la marque des campus américains. La pauvreté règne alentour, dans ce haut Manhattan qui jouxte Harlem."

City College, c’est le "Harvard du pauvre". Y étudient les fils d’immigrants d’origine juive, italienne, irlandaise : "La cafétéria est divisée en alcôves, qui sont autant de territoires politiques aux frontières bien délimitées. Alcove two est le rendez-vous des communistes d’obédience stalinienne. Alcove one accueille les trotskistes et autres socialistes non staliniens. Elle sera le berceau des néoconservateurs. N’est-ce pas pousser le bouchon un peu loin dans le temps ? Non poursuivent Frachon et Vernet, car "cette marque des origines ne disparaîtra jamais totalement, au fil de l’histoire qui conduira les néoconservateurs bien loin de là : à la maison blanche, à Washington, dans l’entourage des présidents républicains Ronald Regan et George W. Bush".

Comment une telle trajectoire a-t-elle été possible ? Après-guerre, les étudiants de City College s’embourgeoise. Professeurs ou directeurs de revue, ils sont toujours à gauche, et même à gauche de la gauche du Parti démocratique, qui domine la vie intellectuelle et politique jusque dans les années 70. Ils soutiennent l’Etat providence et les combats des Noirs pour l’égalité civique. Jusque dans la guerre du Vietnam, qui voit surgir une contestation d’une intensité inouïe. Nos anciens rebelles de l’Alcove One, enfants d’immigrants qui avaient fui l’Europe, vont très mal supporter cet autodénigrement de l’Amérique, et "se rebeller contre la rebellion". Irving Kristol, figure du mouvement - et père de William Kristol, éditeur du journal Weekly Standard, la bible des néoconservateurs - lance la fameuse phrase : "Un néoconservateur est un homme de gauche qui a été giflé par la réalité."

Frachon et Vernet mettent à sa juste place l’influence de Leo Strauss ; En pleine évolution des sixties, ce professeur de philosophie politique à Chicago, juif allemand émigré avant la guerre, enseigne Platon au jeune Paul Wolfowitz (actuel adjoint de Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense), dénonce le relativisme culturel qui conduit à l’affaiblissement moral des démocraties, et interroge le concept de tyrannie : "Strauss a un peu joué aux Etats-Unis le rôle que Soljénitsyne a joué en France dans l’émergence d’une critique fondamentale du communisme.", constate le politologue James Ceaser.

Sauf qu’aux Etats-Unis, cette pensée anticommuniste est relayée par un homme d’action : Albert Wohlstetter, autre ancien de City College, qui pense que l’URSS peut être vaincue, et embauche Richard et Paul Wolfowitz pour convaincre les membres du Congrès de la nécessité d’une défense anti-missile. En 1969, Perle et Wolfowitz intègrent l’équipe du sénateur démocrate Henri Jackson, autre farouche anti-communiste, et toute la bande passera en 1980 chez Reagan avec armes et bagages. Avec le "gauchiste" Jackson, très mal vu par les archéoconservateurs autour de Reagan, les lignes de fracture ne recoupent plus les division traditionnelles gauche-droite, démocrates-républicains : La position vis-à-vis de la guerre froide, donc de l’URSS, qu’ils considèrent comme "leur" victoire, les néoconservateurs pensent le monde arabe dans les mêmes termes : des peuples attendent d’être libérés de leur oppresseurs... "Les "purs" du courant, les plus originaux, les Kristol, Kaplan, Kagan et autres, ces "intellos", hommes de revues et de séminaires, ne suivent pas George W. Bush. Ils n’ont au départ aucune affinité avec le Texan. Dans la campagne des primaires républicaines, ils sont dans le camp de son adversaire, le sénateur de l’Arizona, John McCain. Car Bush Junior, qui n’a aucune curiosité pour l’étrangler, est partisan d’une "nation humble". Mais voilà, après le 11 septembre, Bush, le born again christian se met à parler néoconservateur : il faut établir la démocratie à travers le monde et le monde commence au Proche-Orient... C’est la seconde conversion. On connaît la suite : l’alliance improbable des intellectuels néocons et des masses fondamentalistes chrétiennes a donné l’explosive équipée irakienne.

C’est donc une histoire américaine que nous raconte Frachon et Vernet, une histoire dont, affirment-ils, il serait bien illusoire de vouloir trouver en France le pendant : "Le mécanisme par lequel un groupe d’intellectuels a pu peser à ce point sur les décisions politiques est très américain, dit Alain Frachon. En France, l’université est fermé au monde politique Et nous n’avons pas l’équivalent des think thanks, ces fondations privées qui constituent un important canal d’expression. Les néoconservateurs ont su extraordinairement occuper le terrain..." Tout juste Alain Frachon concède-t-il "un parallèle possible entre la révolte américaine contre les sixties et le mouvement français de rébellion contre l’héritage de 68, mais beaucoup plus tardif, et de bien moindre ampleur".

Auteur l’an dernier du Rappel à l’ordre, essai sur les "nouveaux réacs", qui avait sucité un beau tollé, Daniel Lindenberg ne partage pas cette opinion. certes, il admet que Mai 68 a été beaucoup moins violent que la révolte des sixties, "mais la trace que le mouvement a laissé dans la société est comparable. la vraie différence, c’est qu’aux Etats-Unis, les néoconservateurs se révoltaient contre la révolte des leurs enfants sur les campus. En France, les anciens de 68 se rebellent contre la rébellion de leur propre jeunesse, et disent : on s’est trompé, il faut revenir aux valeurs traditionnelles". Et Lindenberg de se demander, l’an dernier dans son ouvrage, "comment de bons esprits ont pu passer du marxisme doctrinaire au culte de la souveraineté et des idiosyncrasies nationales, de la contre-culture des années 60-70 à la nostalgie des Humanités, du franco-judaïsme universaliste à la défense inconditionnelle d’Ariel Sharon"...

Dans la foulée du 21 avril 2002, Daniel Lindenberg redoutait que "ces remises en cause rencontrent un mouvement populiste de fond". Il reconnaît que la menace s’est éloignée : "La remise en cause de 68 décline avec le départ de Luc Ferry..." on ne verra pas de sitôt naître une école néoconservatrice dans l’Hexagone : "Les trotskistes ont réussi dans la politique, les médias, mais ils ont des stratégies individuelles. Et ils n’ont pas produit d’intellectuels de premier plan : on n’a nulle part l’équivalent d’un Alain Bloom ou d’un Irving Kristol..."

Mais surtout, les nouveaux réacs français ; contrairement aux néoconservateurs qui se veulent agents d’une révolution démocratique mondiale, n’ont guère de velléité messianique : "Même parmi les islamophobes, poursuit Daniel Lindenberg, il n’y a aucun consensus sur le fait qu’il faut exporter la démocratie, en tout cas pas au risque d’offrir sur un plateau d’argent à l’islamo-terroriste un champ d’expansion comme l’Irak. En dehors de deux trois intellectuels, personne n’a jamais contesté la politique du gouvernement français, et ceux qui l’ont fait se sont repris, comme Pascal Bruckner après les tortures d’Abou Ghraib..."

La raison de ce souffle un peu court ? Peut-être le fait, souligne cruellement Lindenberg, "les intellectuels français n’ont jamais été de grands défenseurs de la démocratie. Ceux qui ont suivi le PC pro-soviétique l’ont souvent fait très longtemps et ceux qui ont arrêté de soutenir l’extrême gauche n’ont pas forcément rallié la démocratie. Foucault, à la fin de sa vie, soutenait la révolution iranienne..."

Jean-Pierre Le Goff (Mai 68, l’héritage impossible) estime, lui, que la conversion de l’extrême gauche à la démocratie, qui s’est faite à minima, par le biais de la défense des droits de l’homme et des interventions humanitaires, a annihilé chez eux toute volonté de transformation. “Avoir été d’extrême gauche a été un véritable ascenseur social, ajoute de son côté Lindenberg. On consomme plus qu’on ne conteste. Et puis, quand on a été de culture léniniste, une culture d’organisation et de complot, on ne devient pas altermondialiste, parce que l’altermondialisme, c’est le bordel. On laisse ça aux enfants...."

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