Clearstream

Claude Guéant

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Le Nouvel Observateur, 18-24 nov 2004
AIRY ROUTIER

Les listings pas très clairs de la société Clearstream

Sarkozy-Chirac : la guerre des rumeurs

Accusé par un mystérieux corbeau de détenir des comptes bancaires à l’étranger, le ministre des Finances a été blanchi par une enquête de la DST. Il suspecte l’Intérieur et le cabinet noir de l’Elysée de ne pas avoir mis beaucoup d’empressement à faire connaître ce rapport

Ce n’est pour le moment qu’une passe d’armes, mais elle montre bien l’âpreté des batailles à droite, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2007. Nicolas Sarkozy a mobilisé la une du « Monde », la semaine dernière, pour dénoncer Dominique de Villepin. Il reproche à son successeur place Beauvau de garder sous le coude un rapport de la Direction de la Surveillance du Territoire (DST). Un rapport qui blanchit Sarkozy de l’accusation - ô combien gênante - de détenir des comptes bancaires à l’étranger pour y recevoir des commissions occultes.

Sa démarche est un épisode de l’affaire Clearstream qui agite depuis des mois le monde politico-économique. Tout est parti, en avril-mai, de l’envoi au juge Renaud Van Ruymbeke de deux lettres et de trois CD-Rom, en fait des listings internes à la société luxembourgeoise recensant les comptes secrets à l’étranger de nombreuses personnalités françaises. Le magistrat qui enquête sur la ténébreuse affaire des frégates de Taïwan s’est retrouvé ainsi en possession de listes de noms appartenant aussi bien au monde politique qu’à celui des industries de défense. Côté politique : Alain Madelin (Citibank International à Terre-Neuve), Dominique Strauss-Kahn (Russian Commercial Bank à Chypre), Jean-Pierre Chevènement (Banque cantonale vaudoise) et Nicolas Sarkozy (Banca Popolare dé Sondrio) grossièrement caché sous les pseudonymes de Paul de Nagy et de Stéphane Bocsa. Nul besoin en effet d’être un fin limier pour identifier ici le ministre des Finances : son patronyme complet, tel qu’il figure dans le « Who’s Who » est Nicolas, Paul, Stéphane

D’autres personnalités, notamment de hauts responsables des industries de défense, figurent également dans ces listings, qu’il s’agisse de Charles Edelstenne, le bras droit de Serge Dassault, d’Alain Gomez, l’ancien patron de Thomson (devenu Thales) et de plusieurs Lagardère’s boys, dont Philippe Delmas, directeur de la stratégie d’Airbus, aux côtés du patron Noël Forgeard.

Renaud Van Ruymbeke adresse une commission rogatoire au Luxembourg le 3 mai. Le 7, Jean-Pierre Raffarin inaugure à Toulouse l’usine géante du futur Airbus A-380. A l’issue de la cérémonie, Philippe Delmas est interpellé par les gendarmes, conduit à Paris, placé en garde à vue. Il est interrogé par le juge, ses ordinateurs sont fouillés. Rien de suspect n’est trouvé. Le juge procède à d’autres vérifications : il pioche au hasard dans les listings de comptes, s’attarde sur ceux de la BNP, obtient la collaboration de cette banque et constate... qu’il n’y a rien à redire.

D’autres investigations confirment le juge dans le sentiment qu’il est l’objet d’une vaste manipulation. Van Ruymbeke est maintenant convaincu qu’un premier corbeau, interne à Clearstream, lui a adressé des listings exacts de comptes bancaires et qu’un second corbeau a accolé des noms de personnalités françaises et étrangères à ces comptes, avec une volonté évidente de nuire. Autant la liste des comptes est précise, autant celle des noms est fantaisiste. Le juge n’exclut pas, en outre, qu’une troisième liste, ait été lancée dans la nature par des dirigeants de Clearstream, soit pour démasquer le premier corbeau, soit pour décrédibiliser les autres listes ! Bref : cette affaire est apparue dès le départ si tordue et la manipulation si évidente que bon nombre de journaux - dont « le Nouvel Observateur » jusqu’à ce jour - se sont abstenus d’en faire état. Mieux vaut attendre le retour des commissions rogatoires adressées par Van Ruymbeke au Luxembourg et dans différentes banques pour espérer, avec lui, démêler le vrai du faux. En attendant, qui peut bien avoir été à l’origine d’une telle manipulation ? Chargée par Dominique de Villepin d’identifier le fameux corbeau, la DST sort un nom de son chapeau : celui de Jean-Louis Gergorin, haut dirigeant de Lagardère et d’EADS (le géant aéronautique européen), ancien du Quai-d’Orsay, et... ami de Villepin qui l’a récemment décoré de l’Ordre du Mérite, dans son bureau. Celui-ci aurait fait appel, pour trafiquer les CD-Rom, à Imad Lahoud, un informaticien, recruté pour s’occuper de la sécurité informatique d’EADS. Lahoud est le gendre de François Heilbronner, ex-directeur adjoint de cabinet de Chirac à Matignon. Il a été mis en examen - et brièvement incarcéré - pour des malversations supposées dans un fonds d’investissement qu’il gérait avec son beau-père. L’affaire rebondit donc aussitôt sur le plan politique, le clan Sarkozy accusant Villepin d’avoir manipulé Gergorin afin de mettre en cause son champion. Sans relever, il est vrai, cette contradiction : si Villepin avait été le deus ex machina de la manipulation, pourquoi se serait-il tiré une balle dans le pied en mettant la DST sur le coup ? En fait, et selon nos informations, c’est le contre-espionnage français qui s’est mis en alerte de son propre chef, parce qu’un de ses cadres figurait sur la liste Clearstream, et que celui-ci s’était vu du même coup refuser l’accès à son bureau ! Très vite les écoutes et les filatures initiées par la DST ont accrédité la thèse de la manipulation, et abouti à une évidence : c’est bien par pure malveillance que des hommes politiques, dont Nicolas Sarkozy, avaient été inscrits sur les fameux listings de Clearstream.

La culpabilité de Gergorin est-elle aussi évidente ou la DST a-t-elle accordé trop vite crédit à la rumeur ? Amateur de coups de billard à quatre bandes et des opérations souterraines, Gergorin a joué un rôle actif dans la guerre qui a longtemps opposé Jean-Luc Lagardère à Alain Gomez, et son inimitié pour Delmas - qu’il tient pour le mauvais génie du patron d’Airbus - est flagrante. De là à en faire le mauvais génie de cette formidable manipulation où se trouvent impliqués pêle-mêle ténors politiques et protégés de Lagardère, il y a un pas. Gergorin, qui ne sort plus que sous la protection de deux gardes du corps, a fini par réagir. Il affirme n’être « en rien impliqué ni concerné par l’affaire Clearstream et les manœuvres qui l’entourent » et dénonce « une campagne de rumeurs portant gravement atteinte à son honneur ». Après avoir longtemps hésité, EADS a fini par lui « exprimer son soutien complet » et souhaiter que « la justice établisse, dans les meilleurs délais, la vérité quant à l’origine de ces attaques ».

Reste le volet politique. Car, en apprenant l’existence du rapport de la DST par ses informateurs du ministère de l’Intérieur, Sarkozy n’est, bien sûr, pas resté inerte. Il a aussitôt exigé d’être confronté au patron de la DST, Pierre Bousquet de Florian. La réunion a eu lieu le 15 octobre dans le bureau de Dominique de Villepin, et le ministre des Finances en est sorti persuadé d’être bientôt lavé de tout soupçon par la justice ; Villepin a ordonné à Bousquet de se mettre en relation avec Yves Bot, le procureur de Paris. Celui-ci lui a demandé de confier ses informations à la justice. Ce que Bousquet... n’a pas fait. Pourquoi ? Sur ordre de qui ?

Sans doute la démarche de Sarkozy aurait-elle été plus habile s’il avait réclamé la même transparence pour les autres hommes politiques mis en cause ? Il n’en reste pas moins incroyable que la demande du ministre d’Etat de transmettre à la justice le dossier de la DST, en vertu de l’article 40 du code de procédure pénale qui fait obligation aux fonctionnaires d’informer le parquet de faits délictueux, n’ait pas été suivie d’effets. « Cette affaire a beaucoup énervé Nicolas et il ne lâchera pas le morceau », confie-t-on dans l’entourage du ministre des Finances, où l’on accuse Villepin d’avoir fait de la rétention pour nuire à Sarko.

Les coups bas - de part et d’autre... - ne datent d’ailleurs pas d’aujourd’hui. Il y a d’abord eu la méchante rumeur du 13 mai dernier mettant en cause un des lieutenants de Sarkozy, « présenté comme compromis dans une affaire glauque, à caractère pédophile ». C’est « Libération », initialement choisi comme vecteur de cette désinformation, qui avait dénoncé la manœuvre. Il y a aussi ces photos de Cécilia Sarkozy dénudée qui circuleraient sous le manteau. En fait une photo déjà ancienne, où l’on peut voir une jeune femme brune, en tenue légère, en compagnie de Stéphane Collaro, dont rien ne permet de dire qu’il s’agit de Cécilia. Ce genre d’attaques, aussi démodées que contre-productives, proviendraient directement « des paupières lourdes de l’Elysée », selon un proche de Sarkozy qui met en cause un cabinet noir ayant déjà œuvré dans le passé, notamment pour faire échec à la candidature de Charles Pasqua à la présidentielle de 2002. Ces attaques seraient allées tellement loin que le chef de l’Etat, dit-on, s’en serait ému.

Reste que la guerre des rumeurs ne semble pas près de s’arrêter. Dernier épisode en date : la nomination d’un proche de Jacques Chirac à la tête de la Préfecture de police de Paris, alors que Nicolas Sarkozy soutenait la candidature à ce poste de Claude Guéant, qui fut son directeur de cabinet Place-Beauvau avant de le suivre à Bercy. Visiblement l’Elysée n’avait pas envie de trouver à un poste aussi sensible un homme aussi proche de Sarkozy. En attendant, c’est le futur patron de l’UMP qui redoute aujourd’hui de nouvelles attaques. C’est ainsi qu’il s’attendrait à ce que son père, aristocrate d’origine hongroise vivant à Genève, qui a renoué avec ses enfants en 2002, soit prochainement mis sur la sellette. Motif : Paul Sarközy serait considéré comme un acrobate des affaires.

Autre mise en cause attendue, mais celle-ci plus politique : les ennemis de Sarkozy prépareraient un dossier démontrant que l’arrestation d’Yvan Colonna - hors la présence des policiers de la DNAT et des juges antiterroristes, bête noires des nationalistes - aurait été, en réalité, une reddition négociée à la veille du référendum. Tout cela laisse de marbre les chiraquiens. Ceux-ci laissent entendre qu’à la veille de son départ du ministère des Finances le futur président de l’UMP développe « une tendance à la paranoïa »...

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