Suisse
Les ficelles de Berlusconi
Le président du Conseil italien, plus grosse fortune d’Italie et propriétaire de la Fininvest, fait adopter des lois qui le mettent à l’abri de la justice. Une façon de déminer les conséquences judiciaires de son conflit d’intérêts
La démarche est particulièrement mortifiante pour celui qui doit l’entreprendre. A fortiori pour une personnalité comme Silvio Berlusconi, qui a toujours eu le soin maniaque de se présenter sous son meilleur profil, au propre comme au figuré. Le 17 juin, le président du Conseil italien a été contraint de demander au Premier ministre grec, Kostas Simitis, de retarder la réunion destinée à régler le passage de témoin entre les présidences grecque et italienne de l’Union européenne. Motif : le « Cavaliere » était convoqué ce matin-là au tribunal de Milan pour répondre de l’accusation de corruption de magistrat.
Un camouflet cinglant pour un homme qui assure avoir été « effleuré par le Seigneur » et ne voit sur la planète aucun responsable politique susceptible de rivaliser avec lui. Mais également une inquiétante hypothèque sur le déroulement du prochain semestre de présidence italienne de l’UE. « Le président du Conseil devrait s’adresser à la nation et expliquer que, compte tenu des ombres judiciaires qui pèsent sur sa tête, l’Italie renonce au semestre de présidence de l’UE et passe le relais à l’Irlande », affirmait récemment au Point l’ancien président de la République Francesco Cossiga.
Un scénario qui ne se réalisera pas. Voyant que les « ombres judiciaires » risquaient de se traduire par une sentence avant le 1er juillet et le début de la présidence italienne de l’Union, Berlusconi a fait adopter en un temps record une loi qui suspend tous les procès visant les cinq plus hauts personnages de l’Etat durant toute la durée de leur mandat. La nouvelle loi concerne les présidents de la République, de la Cour constitutionnelle, des deux chambres... et le chef du gouvernement !
Le cauchemar judiciaire dont Silvio Berlusconi vient de se libérer jusqu’à la fin de son mandat, en 2006, s’appelle SME, du nom d’un groupe public d’entreprises agroalimentaires que l’Etat italien avait voulu privatiser en 1985. Le capitaine d’industrie Carlo De Benedetti avait alors fait une offre équivalant à 248 millions d’euros. Mais Bettino Craxi, le président du Conseil de l’époque, jugea que cela revenait à brader la SME et il demanda à son ami Silvio Berlusconi de faire monter les enchères. L’affaire finit devant les tribunaux et, selon l’accusation, De Benedetti perdit le marché parce que l’avocat de Berlusconi, Cesare Previti, avait versé un pot-de-vin à un magistrat.
Depuis, le président du Conseil a tout fait pour bloquer le procès qui s’éternise depuis quarante mois. Jouant de tous les recours, comme la demande d’audition de 1 800 témoins, Berlusconi n’a cessé de dénoncer un « groupe de magistrats qui utilise la justice à des fins politiques, pour faire tomber le gouvernement ».
« Sa stratégie dans toutes les affaires judiciaires consiste à attaquer le ministère public, puis les magistrats, estime plus prosaïquement l’ancien procureur général de Milan Gerardo D’Ambrosio. Puis il édicte des lois ad personam et maintenant il en arrive à modifier la Constitution ! »
Force est de constater que, dans quelque domaine que ce soit, l’action du président du Conseil semble effectivement dictée par la nécessité de se protéger de la curiosité des juges, de mettre ses proches à l’abri du besoin et d’assurer la pérennité de son empire. Un conflit d’intérêts entre action politique et intérêts privés que Silvio Berlusconi ne parvient pas à faire oublier depuis son entrée en politique, en 1994. « Bouclier fiscal »
« Lorsque le conseil des ministres aborde un sujet qui concerne mes entreprises, je quitte la pièce pour le laisser délibérer afin d’éviter toute interférence. » C’est avec cette apparente ingénuité qu’il expliquait sa méthode de travail après la formation de son premier gouvernement. Une gymnastique épuisante, puisque, à en juger par l’ordre du jour de certains conseils, il aurait dû quitter la table jusqu’à sept fois en une matinée !
Neuf ans plus tard, le noeud gordien n’a toujours pas été tranché. Même s’il n’en est plus président, Silvio Berlusconi est toujours propriétaire de la Fininvest, un empire qui va de l’audiovisuel aux services financiers en passant par l’édition, la publicité, le sport, les assurances, et fait de lui l’homme le plus riche de la péninsule avec un patrimoine évalué à 5,9 milliards de dollars. Et il n’est pas une semaine sans que le gouvernement ait à légiférer sur une matière qui touche de près ou de loin aux intérêts privés du Cavaliere ou de ses plus proches collaborateurs. Ainsi, l’une des premières lois adoptées par le deuxième gouvernement Berlusconi a consisté à dépénaliser le délit de faux en écriture. Divine surprise : Adriano Galliani, président du Milan AC, le club de football du président du Conseil, a bénéficié de cette mesure alors qu’il était accusé d’avoir payé des joueurs au noir. Plus grave encore : c’est tout le dossier du procès All Iberian qui risque d’être réduit à néant. Dans cette affaire, Silvio Berlusconi est accusé d’avoir établi une double comptabilité pour la Fininvest à travers 64 sociétés offshore et d’avoir créé une caisse noire de 750 millions d’euros.
Toujours au chapitre judiciaire, le gouvernement a révisé dans un sens restrictif la coopération avec la Suisse. Désormais, la quasi-totalité des documents bancaires fournis par le ministère de la Justice helvétique sont inutilisables dans les procès italiens. « Il s’agit d’une loi qui n’a rien à voir avec le droit et est destinée à sauver différentes personnes du gouvernement italien », a déclaré Bernard Bertossa, le procureur général de Genève, qui ne passe pourtant pas pour un dangereux gauchiste. Heureux hasard : la plupart des documents concernant l’enquête sur les fonds secrets de la Fininvest viennent de Suisse.
Mais la palme du tour de passe-passe judiciaire le moins discret revient à la loi Cirami, du nom du député de Forza Italia qui l’a présentée. Cette loi permet à un inculpé de demander le transfert de son dossier vers un autre tribunal s’il estime être devant un cas de « suspicion légitime », en clair que la cour qui le juge n’est pas impartiale. Cette loi a immédiatement été invoquée par Cesare Previti, l’avocat de Berlusconi, inculpé par le parquet de Milan dans plusieurs affaires de corruption pour le compte de la Fininvest. En vain, car la ficelle était cette fois trop grosse. En revanche, la « Cirami » est désormais couramment invoquée par des terroristes ou des mafieux pour bloquer l’instruction de procès en cours.
En économie, les mesures de relance prises depuis deux ans par le gouvernement Berlusconi ne semblent pas non plus dépourvues d’arrière-pensées. Le Parlement s’est ainsi empressé de ressusciter un texte voté en 1994 lors du premier et éphémère gouvernement Berlusconi. Celui-ci prévoit la suppression totale des impôts sur 50 % des capitaux réinvestis par les sociétés. Mediaset, la branche audiovisuelle de la Fininvest, a ainsi pu comptabiliser comme investissements défiscalisés à 50 % le rachat de droits de diffusion pour un montant de 1 milliard d’euros. Avec, toutefois, un détail étonnant : la transaction s’est faite entre deux sociétés satellites du groupe. Outre le fait que la Commission européenne soupçonne un cas de financement public illégal, l’affaire a valu la semaine dernière l’ouverture d’une nouvelle enquête judiciaire pour fraude fiscale à l’encontre de Berlusconi. Enfin, en supprimant les droits de succession, le ministre de l’Economie a indéniablement fait un beau cadeau aux futurs héritiers de la plus grande fortune transalpine.
Toujours sous couvert d’aide au développement économique, le gouvernement a adopté en avril une loi intitulée « bouclier fiscal » qui autorise le rapatriement des capitaux exportés illégalement avec une très raisonnable pénalité de 2,5 % des sommes détournées. La Fininvest en a-t-elle bénéficié ? Le fisc refuse de le dire, mais plusieurs procès en cours impliquant le groupe du président du Conseil sont fondés sur le soupçon de l’existence de nombreuses caisses noires à l’étranger. En outre, une généreuse amnistie fiscale adoptée en décembre dernier prévoit une régularisation des contribuables, personnes privées ou sociétés, en échange du versement de 10 % de l’impôt non acquitté. Le quotidien La Repubblica a calculé que cette mesure fera économiser entre 80 et 100 millions d’euros à la Fininvest !
Avant même de devenir le président du Milan AC, le Cavaliere a toujours été un grand amateur de foot. Encore un secteur qui doit beaucoup à la sollicitude du gouvernement. Le décret adopté le 7 février permet aux clubs d’étaler sur dix ans les moins-values enregistrées en raison de la crise du football européen. Sans cet artifice comptable, le Milan AC, dont le bilan n’est pas en équilibre, risquait de se voir refuser l’inscription au prochain championnat et aux compétitions européennes.
Mais c’est avec la télévision que le mélange des genres a été le plus loin. Ce que les adversaires politiques de Silvio Berlusconi ont surnommé avec un humour grinçant « la mère de tous les conflits d’intérêts ».
Avant le retour de Berlusconi au pouvoir, la réglementation sur le paysage audiovisuel italien prévoyait la privatisation d’une chaîne de la Rai et le transfert du réseau hertzien vers le réseau satellitaire d’une des trois chaînes du groupe Mediaset. Il a suffi au gouvernement d’invoquer « les progrès techniques du digital » pour que Mediaset garde ses trois chaînes sur le réseau hertzien.
En outre, le gouvernement a attribué au ministère de la Communication, et non à une commission indépendante, comme c’était le cas précédemment, le pouvoir de veiller sur le pluralisme de l’information dans les différentes chaînes de la Rai. Patron de Mediaset, Berlusconi est donc aussi, par le biais de son ministre, le censeur de la Rai, l’entreprise concurrente. Mais il ne s’embarrasse pas toujours de pareilles subtilités. En voyage en Bulgarie, il avait exigé en pleine conférence de presse la tête de deux journalistes de la télévision publique (dont celle d’Enzo Biagi, l’une des figures les plus respectées de la presse transalpine) qui avaient commis l’erreur de lui déplaire. Les deux impertinents ont disparu des programmes, mais le président du Conseil jure qu’il n’y est pour rien.
Reste qu’il n’est pas totalement responsable de cette situation. C’est le vide politique créé par les enquêtes de Mani pulite qui, en 1994, a porté au pouvoir en quelques mois l’homme le plus riche de la péninsule. Et la gauche s’est bien gardée de légiférer sur le conflit d’intérêts lorsqu’elle est arrivée aux affaires de façon à affaiblir son principal adversaire politique. Grossière erreur, car, en réélisant triomphalement Silvio Berlusconi, les électeurs italiens ont démontré que l’union contre nature entre intérêts privés et action publique les laissait indifférents. Et le chef du gouvernement a su avec adresse inverser les données du problème en criant à la persécution politique chaque fois que le conflit d’intérêts lui a été reproché.
Le Cavaliere sait pourtant qu’il doit se débarrasser de ce péché originel, notamment vis-à-vis de l’étranger, sous peine de passer pour le leader populiste d’une république bananière. Promise « dans les cent premiers jours du gouvernement », la loi réglementant le conflit d’intérêts est donc sur le point d’être présentée à la Chambre avec plus d’un an et demi de retard sur les promesses électorales. La surprise d’une commission
Et encore une fois, l’inventivité de Silvio Berlusconi a pris tous les observateurs de court. Alors que les plus fins cerveaux de la péninsule planchaient sur l’hypothèse d’une vente de son groupe ou l’attribution de sa direction à un blind trust, la loi propose non pas de toucher aux propriétés du Cavaliere, mais de contrôler l’activité du gouvernement... Une commission de trois membres nommés par les présidents des chambres - eux-mêmes issus de la majorité ! - veillera donc à ce que l’exécutif ne favorise pas les intérêts privés de ses membres. La commission n’aura aucun pouvoir de sanction, si ce n’est de signaler une éventuelle indélicatesse au Parlement. Il reviendra alors à la Chambre de voter une motion de censure, hypothèse assez improbable compte tenu de la confortable majorité dont jouit le Pôle des libertés, la coalition dirigée par Silvio Berlusconi.
Le texte souligne en revanche une incompatibilité entre responsabilités politiques et certaines activités professionnelles. Mais elle ne concerne pas les propriétaires des entreprises ! Résultat : Fedele Confalonieri, le président de la Fininvest, ne pourrait pas briguer la présidence du Conseil... contrairement à Silvio Berlusconi, propriétaire de cette même Fininvest. Le seul sacrifice qu’il devra consentir sera l’abandon de la présidence du Milan AC. Le magazine Forbes ne s’y est pas trompé. Car si, dans son dernier classement des grandes fortunes mondiales, Berlusconi ne figure qu’à la quarante-cinquième place, il apparaît au troisième rang dans la catégorie des hommes d’affaires les plus influents de la planète, après Bill Gates et Warren Buffett.
Démonstration que le pouvoir politique amplifie la puissance d’une grande fortune. Et vice versa.
Berlusconi-Prodi, les ennemis jurés
A partir du 1er juillet, l’UE sera confrontée à un cas inédit de cohabitation. Le président de la Commission, Romano Prodi, a été dans le passé un adversaire politique de Berlusconi, qu’il avait battu aux élections générales de 1996. Et tout porte à croire qu’ils seront à nouveau face à face au printemps 2006, lorsque l’universitaire bolognais aura quitté Bruxelles pour reprendre la direction de L’Olivier, la coalition de gauche italienne.
Culturellement, tout sépare les deux hommes. Chanteur de charme à ses heures, Berlusconi s’est payé l’une des meilleures équipes de foot au monde, le Milan AC, vante les sept villas qu’il possède en Sardaigne, mange une cuisine aseptisée et cuite à la vapeur. Romano Prodi, lui, ne jure que par le cyclisme, n’écoute que de la musique symphonique, passe modestement ses vacances dans les Pouilles, et sa gourmandise lui vaut le sobriquet de « Mortadelle ».
En toute logique, ils se détestent. « Idiot », « prédicateur ridicule », « Goebbels », ces aimables qualificatifs ne représentent qu’un maigre échantillon des noms d’oiseau qu’ils ont déjà échangés dans le passé. Puis des insultes on est passé aux coups bas. Au cours d’une audience du procès SME, Berlusconi a accusé Prodi, à l’époque grand commis de l’Etat, d’avoir volontairement bradé le groupe agroalimen- taire à Carlo De Benedetti en échange de pots-de-vin. Ambiance !
Le pire ennemi de Silvio Berlusconi durant le semestre qui s’ouvre pourrait pourtant n’être ni la justice ni Romano Prodi... mais Berlusconi lui-même. Son récent voyage en Israël a provoqué une irritation certaine dans les autres capitales européennes. Il a en effet rompu avec la règle qui impose de dialoguer avec les Israéliens et les Palestiniens. Se déclarant l’envoyé spécial de son ami George Bush, il a cédé au diktat d’Ariel Sharon, qui interdit aux responsables politiques de rencontrer Yasser Arafat sous peine d’être boycottés par les autorités israéliennes, et s’est ainsi fermé la porte du Premier ministre palestinien, Mahmoud Abbas. Son hommage appuyé à la politique israélienne au moment où même Washington condamnait la tentative d’élimination d’un responsable du Hamas a suscité des commentaires acerbes, notamment de la part de Dominique de Villepin. Réponse de Berlusconi : « La France a perdu une belle occasion de se taire. »
Un manque de sang-froid et de diplomatie inquiétant de la part de l’homme qui, dans quelques jours, deviendra pour six mois le président de 450 millions d’Européens.
Repères
29 septembre 1936Naissance à Milan.
1985 Remariage avec Veronica Lario. Père de cinq enfants.
59e président du Conseil.
Actionnaire à 85 % du groupe Fininvest (20 milliards d’euros). Les 15 % restants sont détenus par ses deux aînés. La Fininvest contrôle le groupe de télévision Mediaset (45 % de parts d’audience), le groupe de presse Mondadori, le groupe financier Mediolanum et est propriétaire du club de football Milan AC.
1re fortune d’Italie et 45e fortune mondiale.