Loïk Le Floch-Prigent

Eva Joly

Affaire Elf

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L’Express du 11/07/1996
par Gilles Gaetner

Jusqu’où ira la juge Joly ?

Avec l’incarcération de l’ancien PDG d’Elf Aquitaine Loïk Le Floch-Prigent, l’affaire Bidermann prend une nouvelle dimension : celle d’un éventuel financement politique.

On le pressentait depuis des semaines. C’est devenu, dans la nuit du 4 au 5 juillet, une réalité. Brutale : la juge Eva Joly, qui instruit, depuis août 1994, le dossier Bidermann, a incarcéré l’ex-PDG d’Elf Aquitaine Loïk Le Floch-Prigent, actuel président de la SNCF.

Ce dernier, pourtant, a fait savoir qu’il ne démissionnerait pas. Est-ce si sûr ? Car cette vacance du pouvoir au sein de l’entreprise publique ne peut s’éterniser. Aussi le ministre des Transports a-t-il fait savoir, le lundi 8 juillet, qu’un successeur au président de la SNCF serait désigné si ce dernier n’était pas libéré le 16 par la chambre d’accusation de la cour d’appel de Paris.

En attendant, Le Floch-Prigent, qui devrait être entendu la semaine prochaine sur le fond du dossier, peaufine sa défense, en prison. Ce qu’il n’a pu faire le 4 juillet, devant la juge, où il s’en est tenu à des déclarations d’ordre général, dont certaines sont carrément inquiétantes.

Jeudi 4 juillet, 14 h 30. Cabinet 126, celui d’Eva Joly. Loïk Le Floch-Prigent vient de se voir signifier sa mise en examen pour abus de biens sociaux, recel et abus de confiance. « Avez-vous quelque chose à dire ? » lui demande la magistrate. Tendu mais déterminé, Le Floch-Prigent commence : « Je suis prêt à assumer toutes mes responsabilités, mais seulement celles qui sont les miennes. » Il poursuit : « Madame le Juge, je tiens à vous dire solennellement que je ne suis pour rien dans la campagne de déstabilisation menée, depuis des semaines, contre vous. » Eva Joly écoute. Regarde fixement le président de la SNCF. Qui enchaîne : « Je dois également vous révéler que M. Jaffré [son successeur à la tête d’Elf Aquitaine] m’a fait suivre pendant des mois par un certain M. Bauer. »

Enfin, Le Floch lance une petite bombe : « M. Jaffré a récemment dépêché un émissaire [ancien membre du cabinet d’Edouard Balladur] auprès de certains membres de l’état-major de la SNCF pour leur affirmer que j’irais en prison le 4 juillet. » Eva Joly est interloquée. Il est 15 h 15. La magistrate demande à Me Olivier Metzner, le pugnace avocat de Le Floch-Prigent, de prendre connaissance du dossier Elf-Bidermann. Pendant trois heures, l’avocat en compulse les 8 tomes...

18 h 30. Ils sont cinq dans le cabinet 126 : Eva Joly, bien sûr, sa greffière, Me Metzner, Le Floch-Prigent et le substitut François Franchi. Commence alors le débat contradictoire qui doit décider du sort du président de la SNCF : la détention provisoire ou la liberté. D’emblée, le représentant du ministère public - contre l’avis du parquet - annonce la couleur : l’incarcération. Motifs ? Trouble à l’ordre public et risque de pression sur les témoins. Puis Me Metzner se lève. Pendant une heure et demie, il multiplie les arguments pour « sauver » son client, souligne les contradictions du dossier... Une plaidoirie « extraordinaire », confiera plus tard Eva Joly. Visiblement, la magistrate a été ébranlée.`

Minuit : tandis que Me Metzner, Le Floch-Prigent et le substitut Franchi quittent le bureau de la juge, cette dernière reste seule, avec sa greffière. Au bout d’une heure et demie - un temps record - Eva Joly rend son ordonnance : détention provisoire pour Le Floch-Prigent. Quelques minutes plus tard, celui-ci, non menotté, à la demande de son avocat, s’en va. Direction : la prison de la Santé. Fin du premier acte. Et début du second, au cours duquel l’ancien président d’Elf Aquitaine va devoir s’expliquer sur trois points essentiels :

- Ses relations avec Maurice Bidermann Les deux hommes sont devenus, au fil des ans, de véritables amis. Ainsi, en 1988, Le Floch-Prigent confiera à Bidermann le soin de gérer une somme de 100 000 dollars. En 1991, Bidermann aidera financièrement l’ex-épouse de Le Floch, Fatima Belaïd. Des services qu’on n’oublie pas. Aussi, à son arrivée chez Elf, Le Floch-Prigent va injecter, de 1989 à 1993, 787 millions de francs - à fonds perdus - dans le groupe textile. Objectif ? Permettre à Bidermann de racheter, aux Etats-Unis, le géant de l’habillement Cluett-Peabody et, en France, Armand Thierry. A l’occasion de cette opération, la juge Joly a découvert quelques bizarreries. Pourquoi avoir eu recours, pour aider Bidermann, à deux filiales d’Elf Gabon, Epic et CPIH ? Pourquoi, encore, quelques mois plus tard, CPIH a-t-elle racheté les comptes courants de Bidermann pour la coquette somme de 71 millions de francs, alors qu’ils ne valaient plus rien du tout, ce que conteste l’industriel ?

Loïk Le Floch-Prigent, pour sa défense, tentera de relativiser l’aide consentie à Bidermann. Des banques, elles aussi, y ont investi beaucoup d’argent. Ainsi, le Crédit lyonnais alignera 562 millions de francs ; la BNP, 456 ; Worms, 110 millions...

- Les investissements pétroliers Les substantielles commissions versées à des intermédiaires intriguent Eva Joly. En 1991, lorsque Elf rachète à Occidental Petroleum des gisements en mer du Nord, l’avocat américain Nathan Menhoyas, qui a participé aux négociations, empoche 150 millions de francs.

Toujours en 1991, Elf prend le contrôle du raffineur espagnol Ertoil. Montant de la transaction : 2 milliards de francs. Cette fois encore, un intermédiaire se sert copieusement : le financier britannique d’origine irakienne Nadhmi Auchi, actionnaire de Paribas, qui touchera 300 millions de francs. A propos de ce rachat, la juge Joly s’interroge sur le rôle joué par l’un des négociateurs, Alfred Sirven, l’homme de confiance de Le Floch. Sirven dirige actuellement, à Genève, une société de conseil où il est associé avec l’ex-bras droit de Nadhmi Auchi, Nassim Abid.

- La Sofineg Cette société de droit suisse, fondée en 1992, à l’initiative de Le Floch, a été dirigée par le président d’Elf Gabon, André Tarallo. Spécialisée dans l’ingénierie financière, la Sofineg semble, selon la Cour des comptes, n’être qu’une coquille vide qui a vu passer des sommes énormes, dans des conditions peu orthodoxes. Témoin la découverte de 68 millions de francs de dépenses en personnel sans qu’un état précis des salariés ait pu être répertorié. Témoin encore ces 16 millions, versés à titre d’honoraires, sans que leurs destinataires aient pu être identifiés. S’agit-il d’une caisse noire ? Les limiers de la rue Cambon n’excluent pas l’hypothèse.

Enfin, la juge Joly s’intéresse aux investissements immobiliers réalisés par Elf. A Lisbonne, à Madrid, à Londres et à Tokyo. A cette occasion, des commissions énormes (100 millions de francs) se sont envolées vers des paradis fiscaux. Les bénéficiaires ? Mystère, pour le moment.

Plus le temps passe, plus cette affaire Elf-Bidermann prend un tour explosif, en raison des circuits d’argent aux contours tortueux qui ont été mis au jour. Y aurait-il la piste d’un financement politique ? Probable. Un vol, commis le 5 avril 1996, à la fondation Elf, quelques jours après une perquisition de la juge Joly au siège du groupe pétrolier, conforte cette thèse. Ce 5 avril, en effet, ont disparu un ordinateur contenant des informations comptables ultraconfidentielles ainsi qu’une liste de bénéficiaires de subsides de la fondation. Parmi ceux-ci figurerait un ancien ministre socialiste, qui aurait reçu, au lendemain des élections législatives de 1993, 500 000 francs.

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