pollution chimique

pollution

Hervé Kempf

cancer

Á VISITER

ACCUEIL > EN LUTTE > écologie
Le Monde, 8 mai 2004
Paul Benkimoun et Hervé Kempf

Un appel international contre les dangers des pollutions chimiques

De nombreuses personnalités cherchent à faire prendre conscience, dans une déclaration présentée vendredi 7 mai à l’Unesco, des risques que font courir à l’"espèce humaine" les produits qui polluent l’air, l’eau ou l’alimentation. "La situation sanitaire se dégrade partout dans le monde".

"L’espèce humaine est en danger !" Le cri d’alarme est lancé par des scientifiques aussi prestigieux que Jean Bernard, Jean-Pierre Changeux, Jean Dausset, François Jacob ou Luc Montagnier, dans un "appel de Paris" publié vendredi 7 mai. Se présentant comme une "Déclaration internationale sur les dangers de la pollution chimique" et présenté à l’occasion d’un grand colloque à l’Unesco, l’appel de Paris prononce en termes solennels une condamnation de la pollution chimique. Signé par de nombreux autres scientifiques réputés, le texte a aussi recueilli l’adhésion de personnalités environnementales (Yann Arthus-Bertrand, Edward Goldsmith, Jean-Marie Pelt) et intellectuelles (Jacques Attali, Pierre Boulez, Jean-Claude Guillebaud, Edgar Morin, Jean-Pierre Vernant).

"INCIDENCE DES CANCERS"

S’appuyant sur de nombreux traités et déclarations internationales affirmant la nécessité d’appliquer le principe de précaution pour préserver les générations futures, l’appel résume l’ensemble des observations qui nourrissent une inquiétude très nouvelle sur la santé de "l’espèce humaine" : "La situation sanitaire se dégrade partout dans le monde" ; "l’incidence globale des cancers augmente partout dans le monde" ; "aujourd’hui en Europe, 15 % des couples sont stériles" ; "un enfant sur sept est asthmatique, très probablement en raison de la pollution des villes et des habitations". De nombreux indices lient ces évolutions à la profusion des produits chimiques répandus dans l’environnement.

"L’homme est exposé aujourd’hui à une pollution chimique diffuse occasionnée par de multiples substances ou produits chimiques", alors que "certaines de ces substances ou produits s’accumulent dans les organismes vivants, y compris dans le corps humain" et qu’ils "sont des perturbateurs hormonaux, qu’ils peuvent être cancérigènes, mutagènes -qui provoque des mutations dans le génome- ou reprotoxiques -qui dégrade les fonctions de reproduction-". Mais du fait de la combinaison de ces produits, "il est devenu extrêmement difficile d’établir au plan épidémiologique la preuve absolue d’un lien direct entre l’exposition à l’une et/ou l’autre de ces substances ou produits et le développement des maladies".

Sur ces bases, les signataires déclarent que "le développement de nombreuses maladies actuelles est consécutif à la dégradation de l’environnement" et que "la pollution chimique constitue une menace grave pour l’enfant et pour la survie de l’homme". Demandant l’application du principe de précaution, l’appel demande l’interdiction des produits chimiques dont le caractère cancérogène, mutagène ou reprotoxique est certain ou probable chez l’homme, des normes plus rigoureuses pour les produits chimiques et la suppression de nombre d’entre eux, à l’exemple de pays comme la Norvège, le Danemark et la Suède.

"IMPACT SUR LA COMPÉTITIVITÉ"

Le texte intervient alors que se livre au sein des institutions européennes une bataille autour d’un projet de réglementation, nommée REACH. Il vise à rendre plus stricte l’homologation des produits chimiques. L’industrie chimique critique énergiquement cette réglementation, dont elle affirme qu’elle accroîtrait ses coûts et affaiblirait sa position par rapport à ses concurrents étrangers. Elle a notamment reçu le soutien de Jacques Chirac qui, dans une lettre cosignée avec Tony Blair et Gerhard Schröder adressée le 20 septembre 2003 au président de la Commission, Romano Prodi, jugeait que la réglementation prévue était "trop bureaucratique et inutilement compliquée"et s’inquiétait de "l’impact de ces nouvelles exigences sur la compétitivité des entreprises européennes exportant vers les marchés du tiers-monde".

La position de M. Chirac apparaît paradoxale, alors qu’il a fait de la défense de l’environnement une thématique privilégiée de son mandat. En déplacement à Nantes le 29 janvier, le président de la République avait annoncé un plan national santé environnement. Le projet de loi sur la politique de santé publique, qui doit encore être examiné en seconde lecture au Sénat avant son adoption définitive, dispose ainsi qu’"un plan national de prévention des risques pour la santé liés à l’environnement est élaboré tous les cinq ans". Par ailleurs, M. Chirac a lancé un projet de charte de l’environnement, adossé à la Constitution et dont le noyau est l’affirmation du principe de précaution.

L’appel de Paris vient renforcer ces démarches, alors que les documents officiels confirment l’importance sanitaire de la pollution. Le "Rapport de la commission d’orientation du plan national santé environnement", rendu le 12 février, dresse un inventaire impressionnant des conséquences sanitaires de la pollution (Le Monde du 14 février). Les 21 experts ont passé en revue la dégradation de l’eau et de l’air, les dommages causés aux sols, le bruit, les nuisances agricoles ou industrielles, la contamination des aliments, les dangers chimiques ou radioactifs, en recensant les données établies, celles qui sont hypothétiques et les zones d’ombre. Ils soulignent notamment l’augmentation des cancers "qui ont crû de 35 % en vingt ans à âge égal".

De même, le double rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire environnementale (Afsse), qui vient d’être rendu public (Le Monde du 7 mai), souligne l’importance de la pollution atmosphérique : les particules fines des émissions automobiles ont été responsables de 6 000 à 9 500 morts en 2002. D’autres études avaient déjà attesté les effets néfastes de la pollution de l’air. Une étude conduite en 2002 par l’Institut de veille sanitaire dans neuf grandes villes françaises avait conclu que cette pollution, surtout automobile, précipitait 2 800 décès par an (Le Monde du 26 juin 2002).

L’accumulation de ces données a suscité des polémiques parfois surprenantes. D’un côté, des épidémiologistes étudiaient les effets de la pollution et conseillaient de réduire celle-ci. De l’autre, des pneumologues la relativisaient, s’inquiétant de voir amoindrie l’attention portée au tabagisme. Le débat a quelque peu évolué et, à présent, les désaccords portent davantage sur la répartition des efforts entre ces deux domaines en santé publique, et en particulier dans le cadre de la lutte contre le cancer.

Si les effets de la pollution atmosphérique commencent à être bien documentés, les études de grande ampleur sur l’impact de la contamination par des produits chimiques sont encore insuffisantes. L’appel de Paris devrait stimuler l’attention portée à ce problème, et aider à faire évoluer des instances politiques partagées entre le souci économique immédiat et le bien-être à long terme des populations.


M. Lepeltier dément avoir caché un rapport

La lutte contre la pollution de l’air "n’a pas suffisamment pris en compte"le rejet des particules fines par les véhicules, a déclaré jeudi le ministre de l’écologie, Serge Lepeltier. Le ministre commentait devant des journalistes un rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire environnementale (Afsse) (Le Monde du 7 mai). Il a démenti une information de l’édition de jeudi de l’hebdomadaire Le Point selon laquelle il se serait opposé à sa publication, tout comme le cabinet du premier ministre. "On n’a pas voulu cacher les choses", a-t-il affirmé, précisant que le document n’avait pas été initialement publié dans l’attente de "chiffres complémentaires" demandés par ses services. De son côté, Corinne Lepage, présidente du mouvement écologiste CAP 21, a dénoncé jeudi l’inaction des pouvoirs publics "qui met en péril nos vies" et réclamé "l’application immédiate"de la loi sur l’air adoptée alors qu’elle était ministre de l’environnement. La pollution de l’air coûte "environ 10 milliards d’euros par an en termes de santé publique", contribuant ainsi largement au déficit de la Sécurité sociale, poursuit-elle.

(1149 visites)