JUSTICE

Est-ce dans ce Monde-là que nous voulons vivre ?

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EST-CE DANS CE MONDE-LA QUE NOUS VOULONS VIVRE ?, Ed. Les Arènes 2003 (extrait p292-294)
Eva Joly

Un capitalisme de compères. Sans garde-fous ni repères.

Au regard de l’Histoire, notre génération portera la responsabilité d’avoir laissé se développer dans le sillage de la mondialisation des germes mortifères pour la démocratie. La banalisation de la corruption est en effet l’envers d’une société marchande où l’argent tend à devenir le seul critère de considération et l’unique horizon des individus. En donnant une prime à la spéculation financière, la mondialisation a déplacé le curseur de nos références. Clé de voûte de ce nouveau système de valeur, les salaires des dirigeants des grandes entreprises se sont envolés de manière exponentielle. Nos chefs d’entreprise se sont attribué une fraction déraisonnable de la valeur ajoutée dégagée par les sociétés qu’ils dirigent. Nous avons consenti à ce dérapage, par une sorte d’anesthésie collective. Ainsi, l’attribution à Claude Bébéar, le PDG français de l’assureur AXA, en dix ans, de 1,6 milliard de francs de stock-options 1 n’a pas soulevé la moindre protestation. L’assemblée générale d’AXA a ainsi permis à son PDG d’accumuler au grand jour, et de manière tout à fait légale, ce que les dirigeants d’Elf ont tenté d’accaparer de manière occulte.

Bien sûr, l’atteinte au contrat social n’est pas de même nature mais les deux comportements se renforcent l’un l’autre : ils s’autolégitiment. Cette critique a longtemps été taboue mais je l’assume avec force. Vingt ans durant, alors que la grande corruption explosait, les conseils d’administration de sociétés cotées - en une symétrie évidente - se sont lancés dans une surenchère de jetons de présence, stock-options, salaires, indemnités de toutes natures... Une dérive sinon criminelle, du moins criminogène. Les plusvalues réalisées sur les stock-options peuvent atteindre jusqu’à trente fois le montant de leur salaire. Il existe même des assurances contre la baisse des cours ! Il y a trente ans, le facteur multiplicatif entre le salaire moyen d’une entreprise et le salaire le plus élevé était de vingt. Aujourd’hui, il avoisine les deux cents (2).

La dépression boursière n’a pas freiné les ardeurs. Le PDG du suédois ABB a bénéficié d’une garantie de retraite de 233 millions d’euros, alors qu’il savait que son entreprise était dans le rouge vif. En 2001, le PDG du géant informatique Oracle, Lawrence Ellison, a renoncé de manière spectaculaire à son salaire de base, ce qui ne l’a pas empêché de réaliser la même année une plue-value de 706,1 millions de dollars au titre des stocks-options (3). Le PDG d’Alcatel, Serge Tchuruk, qui dirige une entreprise en difficulté affichant des pertes et ayant procédé au licenciement de dizaines de milliers de salariés, a reçu 900.000 stock-options en 2001, puis 500.000 en 2002. (4)

Ces comportements sont moralement répréhensible et juridiquement contestables. Selon la jurisprudence française, en effet, une rémunération excessive peut donner lieu à des poursuites pour abus de biens sociaux. Mais cette application stricte de la loi menace plus les boulangers en difficulté que les PDG de sociétés cotées.

1. Cf Thomas Piketty et Emmanuel Saez, Quaterly Journal of Economies, 2003.

2. Les Echos, 28 janvier 2000.

3. The Wall Steet Journal, 18 mai 2002

4. Cf. "Patrons : pendant la crise, les salaires grimpent", Libération, 21 mai 2003

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