les torturées d’Appoigny

ACCUEIL > DOSSIERS > JUSTICE > Les disparues de l’Yonne, Emile Louis, Jambert
Le Monde, 27/12/2000
Franck Johannès

L’affaire des " disparues de l’Yonne " ravive les lourds secrets d’Auxerre

En écho aux aveux d’Emile Louis, le chauffeur de bus qui a reconnu avoir violé et tué sept jeunes filles, affleurent d’autres affaires. Toutes concernent des handicapées, pupilles de la Ddass, violées dans un petit périmètre autour d’Auxerre : ces dossiers ont été jugés sans que le mystère ait été dissipé.

La chape de plomb se fendille à peine et, derrière les disparues de l’Yonne, Auxerre se débat contre les lourds secrets qui empoisonnent ce coin de Bourgogne depuis vingt ans. Trois affaires, dont les crimes avoués par Emile Louis, laissent la pénible impression qu’une partie de la vérité a échappé à la justice. Les trois dossiers n’ont juridiquement rien à voir. Si ce n’est qu’à chaque fois les victimes étaient des jeunes filles de l’Assistance publique, parfois légèrement handicapées mentalement, et toujours abandonnées socialement. Les institutions ne se sont pas vraiment avisées que, pour les pupilles de la Ddass - la direction départementale de l’action sanitaire et sociale -, la région d’Auxerre tournait au triangle des Bermudes. Quinze jeunes femmes au moins ont été violées et parfois tuées entre 1977 et 1989 dans ce petit coin de l’Yonne, et l’Association de défense des handicapés de l’Yonne (ADHY) estime qu’une dizaine d’autres n’ont pas porté plainte.

Chronologiquement, Emile Louis a été le premier. Le chauffeur de bus, qui faisait la navette entre les instituts spécialisés d’Auxerre et les familles d’accueil, a reconnu, mercredi 13 décembre, avoir tué et enterré sept jeunes femmes entre 1977 et 1979. Mais ses aveux restent flous : il assure ne plus bien savoir qui il a tué, ni quand ni comment. Il se souvient vaguement d’une des disparues, Françoise Lemoine, sa maîtresse près d’un an. " Nous avons fait l’amour sur une sorte de petite plage au bord du Serein. J’ai un trou noir, je ne sais pas ce qui s’est passé. " Il explique qu’elle " n’avait pas de traces de sang " et qu’il est revenu le lendemain l’enterrer.

Ensuite, " j’ai enterré une seconde jeune fille, explique évasivement le chauffeur. Je ne me souviens plus de son nom ni de son prénom ". Il a " également enterré une troisième personne dans les environs des deux premières ", il " n’arrive pas à situer son visage ".

Le lendemain matin, Emile Louis avoue d’un coup trois autres meurtres au détour d’une phrase, " je n’arrive pas à m’expliquer les faits que j’ai commis sur ces six jeunes filles, c’était plus fort que ma personnalité ". Et lorsque les gendarmes l’interrogent sur la première des disparues, il répond : " Si vous cherchez sept jeunes filles, je pense qu’il doit s’agir de la septième jeune fille que j’ai enterrée dans le même coin que les six autres. Je suis incapable de vous donner l’année. "

TROIS AUTRES NOMS

Stratégie de défense ? Les gendarmes redoutent surtout que d’autres jeunes femmes aient été enterrées, qui ne sont même pas dans leur liste. Me Pierre Gonzalez de Gaspard, l’avocat de l’Adhy à l’origine des premières plaintes en 1996, a d’ailleurs transmis au parquet d’Auxerre trois autres noms de jeunes filles dont on est sans nouvelles, parfois depuis 1974. Car il est redoutablement difficile dans l’Yonne de s’apercevoir qu’une fille de la Ddass a disparu. Si l’on sait que Jacqueline Weis s’est évanouie à la gare d’Auxerre le 4 avril 1977 un peu après 10 heures, Bernadette Lemoine aurait disparu " en septembre 1973 ", voire en août 1976 ou pendant l’été suivant... Les dossiers naviguent aujourd’hui encore entre la Ddass et le conseil général, et les disparitions n’ont jamais été centralisées.

La seconde affaire n’a rien à voir avec Emile Louis. Une jeune fille de dix-neuf ans, Huguette, de l’Assistance publique, a été retrouvée, le 20 janvier 1984, dans les rues d’Auxerre. Elle a raconté qu’elle était enfermée depuis trois mois dans le sous-sol d’un pavillon d’Appoigny, un village voisin, constamment enchaînée, torturée et violée, et qu’une autre fille y était encore. Effectivement, les policiers avaient délivré Michaela, vingt-deux ans, nue dans la cave qui servait de chambre de torture, suspendue à une échelle par les poignets. Les propriétaires du pavillon de l’allée des Violettes, Claude et Monique Dunand, cinquante et un ans tous les deux, ont été inculpés de " viols, attentats à la pudeur avec violences, actes de barbarie, torture et séquestration ". Au début, c’est Monique qui servait de souffre-douleur. " Ma femme me trompait, a expliqué Claude Dunand aux assises, j’ai voulu la punir et je l’ai torturée. Mais elle ne comprenait rien. Même après une séance, elle trouvait le moyen d’être désagréable avec moi ".

PETITES ANNONCES

Lorsque le corps de son épouse a été trop abîmé par les brûlures, les coupures et les produits versés dans ses organes génitaux, le couple a passé des petites annonces dans le journal et à l’ANPE pour recruter des jeunes filles afin de s’occuper " d’une vieille tante malade ". Claude Dunand sélectionnait les filles de la Ddass, qui ne quittaient plus le sous-sol et mangeaient de la pâtée pour chiens entre deux séances de torture à l’électricité ou à l’arme blanche. Une trentaine de clients, masqués par des cagoules, sont venus au fil des ans massacrer les jeunes femmes. " Il y avait une ardoise, explique Me Jean-Yves Liénard, l’avocat de Claude Dunand, avec inscrit à la craie le menu du jour, telle somme pour la brûlure des seins... " Claude Dunand a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité le 31 octobre 1991, son épouse à cinq ans, un troisième homme qui avait participé aux viols mais permis à Huguette de s’enfuir, à deux ans de prison dont dix-huit mois avec sursis.

Claude Dunand n’a pas dit un mot de ses clients, si ce n’est " qu’il s’agissait de gens importants ", que la police n’a pas retrouvés. Peu de victimes, trois recensées en quinze ans de tortures, pas de clients. Il est " absolument ridicule de penser que la justice ait pu les couvrir ", avait protesté, à l’audience, l’avocat général. "Nous avons tous eu l’impression qu’il y avait une partie cachée, se souvient Me Liénart, des corps qu’on n’a pas retrouvés. Il est absolument impossible, quand on voit l’état de ces deux jeunes filles, à la limite de la mort, qu’il n’y en ait pas eu d’autres. Dunand a déménagé quinze fois, l’affaire a fait du bruit, mais personne ne s’est manifesté. C’est un mystère absolu. "

La troisième affaire, moins lourde, a fait plus de bruit. " Un notable auxerrois inculpé de viol ", titre L’Yonne républicaine le 6 octobre 1989. Pierre Charrier, secrétaire général de l’Association pour adultes et jeunes handicapés (Apajh) de l’Yonne, est accusé d’avoir régulièrement violé pendant un an Nathalie, une handicapée de vingt-trois ans, à l’arrière de sa voiture pendant qu’un garçon attendait à l’avant. C’était quelqu’un, Pierre Charrier. " Cheville ouvrière " de l’Apajh depuis vingt-six ans, il a monté tous les foyers d’Auxerre pour handicapés. Son épouse, Nicole, dirigeait - et dirige toujours - le foyer Soleil. Lui, alors à la retraite, accompagnait gentiment le couple de handicapés au groupe folklorique où il jouait du violon. Le soir, le jeune garçon essayait de consoler Nathalie qui " pleurait, pleurait " ; il a fini par en parler à une ancienne employée, qui a prévenu le procureur. Le responsable du groupe folkorique s’est demandé " s’il fallait étaler tout cela et salir cet homme " auquel il adressait " toute sa sympathie ". Pierre Charrier, qui risquait les assises, a été condamné en correctionnelle, le 18 mai 1992, à six ans de prison.

Et alors, s’indigne Georges Decuyper, l’actuel président de l’Apajh, qui dénonce l’amalgame. " Quel rapport avec Emile Louis ? Il y a aujourd’hui des règlements de comptes qui, passé un certain niveau d’indécence, donneront lieu à des poursuites judiciaires. " Quatre des disparues de l’Yonne sont passées à l’institut médico-éducatif d’Auxerre, géré par l’Apajh, ainsi que l’une des jeunes femmes du pavillon d’Appoigny. Et les Charrier connaissaient bien Emile Louis. " Mon mari entretenait d’excellentes relations avec M. et Mme Charrier, qui sont venus au moins à deux reprises à mon domicile, avait expliqué aux gendarmes la première femme du chauffeur. Je pense qu’il l’appréciait. " La réciproque est vrai. Lorsque les enfants de la nouvelle compagne d’Emile Louis l’accusent d’attouchements sur les gamins de la Ddass, Nicole Charrier prend sa défense. " Les propres enfants de Mme Lemenorel acceptant mal la séparation de leurs parents faisaient courir des bruits, écrit Nicole Charrier au juge, le 12 février 1982. Plus particulièrement au sujet de M. Louis et d’Annie, ce dernier la faisant monter sur une échelle pour la sadomiser (sic) ". La directrice du foyer entendait " démontrer le côté calomnieux de ces propos " et a témoigné en faveur d’Emile Louis.

Les gendarmes s’intéressent naturellement à l’étrange contexte. Mais " nous ne sommes saisis que des enlèvements et séquestrations, indique le lieutenant-colonel Pattin. Il n’y a pas de liens entre les différentes affaires. En l’état actuel de la procédure ". Georges Decuyper a interdit à son personnel, et donc à Nicole Charrier, de s’exprimer. " L’enquête administrative, dont j’attends beaucoup, fera la preuve que l’association n’a pas commis de fautes il y a vingt ans ", assure le vieux monsieur.

Un non-lieu assorti de doutes

Emile Louis est lourdement suspecté du meurtre, lui aussi prescrit, de Sylviane Lesage-Durand. La jeune femme de vingt-deux ans, pupille de la Ddass et élevée par la compagne d’Emile Louis, avait disparu autour du 20 février 1981 après avoir été déposée à la gare par un taxi. Son corps a été découvert le 5 juillet 1981 sous trente centimètres de fumier dans un abri à bestiaux, à Rouvray. Il faisait si froid en février de cette année (- 10° C), qu’il n’était pas possible de l’enterrer. Emile Louis, inculpé pour cette affaire, a obtenu un non-lieu en 1984, le dossier n’a jamais été éclairci. Les gendarmes de la section de recherches de Paris, aujourd’hui chargés de l’enquête, ont à nouveau des doutes. " Ces jeunes filles, ainsi que Durand Sylviane, ayant en quelque sorte le même profil et la même vulnérabilité, ont pu être victimes du même ou des mêmes auteurs ", notaient les enquêteurs le 25 février 1999.

(2491 visites)
  • L’affaire des " disparues de l’Yonne " ravive les lourds secrets d’Auxerre
    23 mars 2007, par janounette

    Bonjour,

    J’étais moi même pupille de la DDASS et je souhaite vraiment que ces ordures paient. En 1979, deux messieurs bien habillés sont venus me proposer du travail à Appoigny et j’habitais à l’époque Cheny. Je leur ai dit que je ne pouvais pas y aller car j’avais mon bébé à élever. Il m’a été répondu que je pouvais l’emmener avec moi. A l’époque, je n’avais pas de travail mais heureusement pour moi, j’avais un sixième sens, sinon je ne sais pas ce qu’il serait advenu de ma fille et de moi. Ce travail qui m’était offert correspond à l’histoire d’Appoigny et cela me fait froid dans le dos.