Francis Szpiner

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Le Nouvel Observateur, Semaine du jeudi 5 juin 2003
Elsa Vigoureux

Alègre : meurtres, chantage et aveux

Chez le juge d’instruction, le tueur en série a lâché de nouvelles bombes et multiplié les mises en cause

Enfermé, mais pas coupé du monde. Patrice Alègre est un bon zappeur. Un lecteur assidu de la presse. Surtout depuis qu’on reparle de lui, depuis qu’une information judiciaire ouverte à la mi-avril pour « viols aggravés et complicité, proxénétisme en bande organisée, viols sur mineur par personne dépositaire de l’autorité publique, tortures et actes de barbarie » le vise. Lui, « et tous autres ». Alègre a lu que l’ancien substitut du procureur de la République de Toulouse, Marc Bourragué, se défend de connaître un certain Patrice Alègre, même s’il l’a croisé chez lui au cours d’un apéritif en 1991 ou 1992. Il a vu Dominique Baudis sur TF1 le 18 mai, niant toute implication dans le dossier. Il a su que le procureur général de Toulouse désigné par la rumeur demandait à partir. Qu’il était limogé le lendemain même, quand c’était au tour de Jean-Jacques Ignacio, substitut général, de révéler sa mise en cause.

L’affaire Alègre s’enflamme. Et Patrice Alègre s’énerve. Lui qui croupit en prison, « marine » à l’isolement, exprime son souhait le vendredi 23 mai : « Je veux être interviewé par Karl Zéro. Lui envoyer une cassette ou un courrier. » Alors qu’une lettre sort discrètement de la prison, Alègre veut voir le juge Lemoine, cet homme qui le tutoie mais qu’il vouvoie. Et vendredi 30 mai, le tueur en série est transporté au palais de justice de Toulouse. Il demande à enfiler un gilet pare-balles, il a peur. Dans le tribunal, des gendarmes organisent une surveillance, l’ambiance se tend, Patrice Alègre demande des cigarettes. Enfin assis dans le bureau du magistrat, où les rideaux sont baissés, Alègre prend d’emblée la parole. Raconte ce qui l’aurait conduit à assassiner Line Galbardi dans la nuit du 2 au 3 janvier 1992 : à l’occasion d’un « ramassage d’enveloppes » (remises quotidiennement à des policiers ripoux), la jeune femme aurait menacé un de ces flics de « tout balancer ».

Celui-ci contacte Alègre pour lui demander d’« éliminer » Line Galbardi, en promettant que le dossier serait classé. Et Alègre dit au juge : « Je l’ai fait. » Il précise qu’il agissait alors devant témoins, puisqu’il y avait Lakhdar le proxénète, Patricia, et Viky aussi. Viky, qu’il connaît sous son nom de trottoir et a été appelée Fanny dans la presse. Il passe au cas de Claude Martinez, dit « Claudia », ce travesti toulousain retrouvé égorgé dans son appartement en février 1992. Il explique que lui et Claudia arrivaient souvent en avance « dans les soirées ». Parce que le travesti tenait à filmer ses ébats, il fallait mettre en place les caméras cachées, avant que les invités ne débarquent. Et Claudia a proposé à Patrice Alègre de faire chanter les notables, en menaçant de divulguer leurs mœurs sadomasos lors de « ces soirées [où] tout le monde s’envoyait de la cocaïne à qui mieux mieux », et dont certaines dérapaient. Alègre aurait raconté toute l’histoire à un magistrat - qu’il tutoie et chez qui il a déjà bu un apéro. Ce magistrat (« Monsieur B. ») et l’ancien édile de la ville, dont Patrice cite le nom, lui auraient dit qu’« il fallait récupérer les cassettes et faire taire Martinez ». Alors, au juge Lemoine, Alègre dit encore : « Je l’ai fait. » Il prétend s’être ainsi emparé des cassettes (que les gendarmes cherchent toujours), les avoir visionnées avec Lakhdar (pourtant emprisonné à l’époque). Alègre aurait ensuite téléphoné à « Monsieur B. » pour lui annoncer avoir « trouvé les livres que tu cherchais chez l’antiquaire ». Les deux hommes auraient alors fixé un rendez-vous à Saint-Sernin. Et c’est Lakhdar qui aurait remis les films au magistrat.

A Toulouse, « on » parle beaucoup. « On » dit que les enquêteurs avaient le week-end dernier dans l’idée de « taper le flic » qui aurait commandité le meurtre de Line Galbardi. Ce qui n’a finalement pas été fait. « On » dit aussi que Dominique Baudis est « un homme très bien informé », parce qu’il aurait su samedi dernier qu’Alègre l’avait mis en cause la veille dans le cabinet du juge, à propos du meurtre de Claude Martinez. D’où l’intervention de son avocat, Me Francis Szpiner, demandant dimanche la mise en examen de l’ancien maire de Toulouse, afin d’accéder au dossier. « Une fois de plus et une fois de trop, le secret d’instruction dans cette affaire n’existe pas », a regretté Me Szpiner.

Me Georges Catala, l’avocat de Fanny, déplore justement « l’emballement de ceux qui virevoltent autour des rumeurs. En matière pénale, c’est un véritable travail de mineur de fond qu’il faut faire, pour avancer doucement mais sûrement. Notre souci, c’est la recherche de la vérité. Il ne faut pas céder à ceux qui entendent jeter l’affaire en pâture pour mieux la défaire ». Il faut en effet s’interroger sur l’origine de la démarche de Djamel. Ce travesti qui, le 22 mai (jour où Patricia et Fanny confirmaient et précisaient encore leurs accusations devant les juges), témoignait au Journal de 20 Heures sur TF1. Cinq jours plus tard, l’homme était mis en examen et écroué pour « dénonciation de crime ou délit imaginaire ayant exposé les autorités judiciaires à d’inutiles recherches ». Il faut encore, comme le suggère une source proche de l’enquête, se demander « à quelles pressions Patricia et Fanny restent soumises et pourquoi elles n’ont pas encore dit toute la vérité et rien que la vérité ».

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