Affaire Alègre

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Le Monde, 11 juillet 2003
par Ariane Chemin et Gérard Davet

Les avocats du barreau de Toulouse au cœur de la tourmente

Le bâtonnier de Toulouse, Me Jean-Luc Forget, aime à citer Voltaire qui écrivait, il y a deux siècles et demi : "A Toulouse, avec un quart de rumeur, ils font une preuve entière." Le barreau toulousain - 878 avocats - est touché de plein fouet par l’affaire Alègre. Pas seulement parce que d’ex-prostituées ont fait du palais de justice, croquis à l’appui, un lieu de plaisirs caché, au début des années 1990. Pas seulement parce qu’une "ambiance exécrable s’est installée entre les avocats qui pensent que l’affaire va être étouffée, et les autres", note Me Catherine Barrère, avocate du travesti "Djamel".

Non, c’est l’intégrité de certains avocats qui est sur la sellette. "C’est injuste de se retrouver ainsi en pleine lumière", s’indigne Me Forget.

Me Laurent Boguet, ancien défenseur de Patrice Alègre, se voit aujourd’hui accusé par son ex-client d’avoir conservé les 15 000 euros prétendument versés par l’animateur Karl Zéro en échange d’un courrier lu à l’antenne (Le Monde du 9 juillet).

Lundi 30 juin, le bâtonnier Forget avait lui-même été mis en difficulté, au prétexte que son associé, Me Laurent De Caunes, est le conseil de Marc Bourragué, ex-susbstitut du procureur de Toulouse, nommément accusé par l’ancienne prostituée "Fanny" d’avoir pratiqué des sévices.

Egalement mis en cause, l’ancien procureur général Jean Volff avait d’ailleurs voulu s’adjoindre les services de Me Forget pour sa défense. Figure des avocats pénalistes toulousains, Me Simon Cohen s’agace : "Il faut compter ici avec un ramassis de jaloux et de ratés qui aimeraient tous être dans le dossier."

ASSAINIR LE CLIMAT

Une assemblée générale du barreau s’est tenue, le 3 juillet, pour tenter d’assainir le climat judiciaire. "Mon associé défend Marc Bourragué, explique Me Forget, je ne vois pas où se situe le problème. C’est un truc de fou. Je n’ai pas été remis en cause par le barreau. Par souci de prudence, lors de délibérations concernant d’éventuels manquements à la déontologie d’un de mes confrères, nous avons décidé, avec quatre autres avocats, eux aussi concernés par l’affaire Alègre, de ne pas siéger au conseil de l’ordre".

Outre Me Forget, il s’agit du bâtonnier désigné, Thierry Carrère, avocat d’une des prostituées, de Me Laurent Boguet, mais aussi de Me Alexandre Martin, avocat de Gilbert Cartayrade, le veilleur de nuit de l’hôtel Europe où Patrice Alègre est suspecté d’avoir tué la prostituée Line Galbardi en 1992, et de Me Jean-Luc Marty, avocat du PDG de La Dépêche du midi, Jean-Michel Baylet.

Parmi ces délibérations délicates, figure justement l’ouverture par le conseil de l’ordre d’une enquête prédisciplinaire à l’encontre de Me Guy Debuisson, l’avocat que s’est choisi Dominique Baudis, le 22 juin, après que M. Baylet eut annoncé, le matin même, qu’il attaquait en justice le président du CSA, qui le rendait responsable d’un "complot" contre lui.

Patron jusqu’au 16 avril de la fédération de Haute-Garonne du Parti radical de gauche (PRG), que préside M. Baylet, M. Debuisson est soupçonné d’avoir défendu auparavant les intérêts du patron de La Dépêche. "Je n’ai jamais plaidé pour M. Baylet, affirme au Monde Me Debuisson, qui a assuré en revanche la défense de Laure Martinet, violée et étranglée par Patrice Alègre. Je suis le conseil de M. Baudis, et à ce jour, d’ailleurs, il n’y a aucune procédure entre mon client et M. Baylet." "Il n’a effectivement jamais plaidé pour moi", s’amuse le patron de La Dépêche. "Mais Me Debuisson était constitué dans les poursuites pour abus de biens sociaux contre la famille Baylet. Je confirme par ailleurs que plusieurs plaintes pour diffamation avec constitution de partie civile sont déposées à Paris", ajoute le patron de La Dépêche.

"L’AFFAIRE EST ENTERRÉE"

Me Georges Catala, avocat de Line Galbardi, a également été visé par les critiques. "Je suis l’avocat des parties civiles, pas de "Patricia" ou de "Fanny", argumente-t-il. J’ai veillé à ne pas tout mélanger." Me Catala pointe du doigt ses confrères : "On voit apparaître des avocats pénalistes dans ce dossier, qu’ils prennent garde à ce que leur rôle ne soit pas handicapé par des affaires plaidées en amont."

Une attaque à peine voilée contre Me Simon Cohen, qui fut le conseil de la famille de Martine Matias, assassinée par Patrice Alègre, et défend notamment un capitaine de police à la sûreté urbaine de Toulouse, qui a porté plainte le 6 juin contre Paris Match et Le Parisien pour l’avoir impliqué dans l’affaire Alègre.

"Défendre les policiers n’est pas à l’ordre du jour, estime Me Cohen, car ils n’ont pas besoin d’avocats pour l’heure. Quant à l’affaire Matias, elle est enterrée depuis le procès de Patrice Alègre." Le bâtonnier Forget veut retenir que le "barreau toulousain est meurtri".

Sa seule parade pour réhabiliter l’honneur de ses 877 confrères réside, selon lui, dans la "réactivité" face aux attaques. "Mais je me refuse à instruire sur des rumeurs. Arrêtons de donner force aux propos d’Alègre".

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