Vladimir Poutine

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Libération, lundi 15 mars 2004
Par Lorraine MILLOT

Les rouages bien huilés de la machine Poutine

« Il sait comment se faire aimer. Quand Poutine te parle, tu ne peux pas manquer d’éprouver de la sympathie pour lui. » Depuis plus de quatre ans qu’elle observe le président russe et l’accompagne dans ses voyages, Svetlana Babaïeva, correspondante au Kremlin du quotidien Izvestia, avoue ne pas résister à une certaine fascination, envers et malgré tous les dérapages qui la choquent, comme l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski, le patron du groupe pétrolier Ioukos. Tous ceux qui approchent Poutine le confirment : le président russe maîtrise l’art, sans doute appris lors de ses années de service au KGB, de séduire. Le plus souvent, le maître du Kremlin parle à voix basse, le ton doux et posé, donnant l’illusion de l’intimité, mais forçant aussi à l’écouter attentivement.

« On peut être fier ». Vladimir Poutine plaît. Quels que soient les soupçons de fraude qui risquent d’entacher sa réélection, il est réellement populaire. « C’est le premier président dont on peut être fier », entend-on souvent dire en Russie. Après Boris Eltsine, resté dans les mémoires russes comme un ivrogne manipulé par son entourage, et après Mikhaïl Gorbatchev, coupable d’avoir laissé démanteler l’Union soviétique, Poutine est l’homme qui a restauré l’autorité de la Russie, même si c’est au prix d’une guerre qui n’en finit pas en Tchétchénie. Et qui a permis la reprise économique, même si c’est surtout grâce aux prix élevés du pétrole.

Charmeur mais dur, impitoyable quand il le faut : telle est l’image que Vladimir Poutine a réussi à imposer, grâce à un contrôle des médias qui rappelle de plus en plus l’époque soviétique. « Les conditions de travail au Kremlin se sont beaucoup durcies par rapport à l’ère Eltsine », rapporte une autre journaliste, qui y a travaillé de 1996 à 2001 avant d’y renoncer à cause de la pression. « L’entourage de Poutine considère aujourd’hui que la presse est là pour les servir. »

Grâce à ce filtre de l’information, on retient surtout en Russie les qualités, incontestables, du Président : Poutine est « jeune » (51 ans) par rapport aux gérontes de l’époque soviétique, il est sportif (judo, ski, équitation), cultivé et ouvert sur l’Occident : il est le premier chef d’Etat russe depuis très longtemps à parler une langue étrangère, l’allemand, pratiqué lors de son séjour en Allemagne de l’Est, pour le KGB. Mais Poutine a fait aussi savoir qu’il consacre vingt minutes chaque jour à apprendre l’anglais. Il peut ainsi glisser quelques mots en direct à George Bush ou Tony Blair, lesquels, dit-on, font mine de comprendre.

Vieille recette. Doté d’un certain sens de l’humour, Poutine attache aussi beaucoup d’attention à passer pour un président « proche » de ses sujets. Tous les soirs à la télévision, les chaînes publiques font de longs comptes rendus de sa journée : le Président est montré recevant ses ministres ou ses visiteurs étrangers, écoutant leurs exposés, approuvant ou morigénant. Le Kremlin a repris là une vieille recette de propagande soviétique, qui consiste à filmer des mises en scène de rendez-vous de la journée. Souvent, ce sont les premières minutes d’entretiens réels, qui se déroulent ensuite bien sûr à huis clos. Le pays a ainsi l’illusion d’assister au travail de son Président.

Plus il se montre, plus Vladimir Poutine reste bien sûr secret, insondable et imprévisible, comme le lui ont appris, là encore, ses années de KGB. Durant ses quatre années au Kremlin, Poutine est devenu « moins ouvert », admet Gleb Pavlovski, un de ses conseillers en intrigues depuis 1999. « Il a vu plusieurs fois comment des gens, comme Khodorkovski, ont essayé de le manipuler. Il a eu le sentiment d’être utilisé et cela ne lui a pas plu du tout, rapporte ce conseiller. Maintenant, il fait en sorte qu’on ne puisse jamais prévoir quel sera son prochain pas. »

A couvert. Quelques jours avant la présidentielle, Poutine a donné une belle illustration de ce trait de caractère, en licenciant soudain son Premier ministre et nommant à la place un sombre apparatchik, Mikhaïl Fradkov, totalement inattendu. Au Kremlin, il s’est entouré de plusieurs cercles de conseillers, certains plutôt « libéraux », partisans de l’économie de marché et de l’ouverture sur l’Occident, d’autres représentant les « structures de force », les siloviki, maîtres en espionnage, complots et méthodes autoritaires de contrôle. Derrière cette double rangée de pions, Poutine laisse avancer tantôt les uns, tantôt les autres, restant lui-même à couvert.

Lorsqu’il s’aventure hors des remparts du Kremlin et de son cocon de journalistes étroitement contrôlés, Vladimir Poutine montre pourtant parfois un autre visage. Ce fut le cas notamment lors de deux conférences de presse à l’étranger où, soumis à des questions libres, il s’est soudain mis en rage contre un journaliste du Monde, l’invitant à venir se faire circoncire en Russie ou l’accusant d’être « payé » pour poser ses questions provocantes. « Poutine a des accès de fureur et de franche vulgarité », témoigne un autre ancien journaliste du pool présidentiel, racontant comment, en 2001, au plus fort de la bataille contre Vladimir Goussinski, patron d’une télévision d’opposition, Poutine se serait lancé dans une tirade contre cet oligarque qui « mange dans des assiettes en porcelaine avec ses dents toutes pourries ».

« Fin de l’anarchie ». Même ces grossièretés ne sont pourtant pas forcément pour déplaire en Russie, où l’on apprécie aussi justement cette main de fer. « Ce que les gens voient en Poutine, ce sont les salaires ou les retraites enfin payés à temps, la fin de l’anarchie », explique Nikolaï Tarakanov, général de l’Armée rouge, auteur de trois livres hagiographiques consacrés à Poutine et sa relation avec le peuple russe. « Sous Eltsine, chacun faisait ce qu’il voulait, rappelle le général. Les gouverneurs des régions se comportaient comme de vrais roitelets. Poutine a mis fin à ce chaos. Chacun dans ce pays sait maintenant qu’il est sous contrôle. Peut-être n’est-ce pas très démocratique, concède ce fan. Mais c’était nécessaire. »

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