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Entre François Pinault et Jacques Chirac, une longue et puissante amitié
A ce niveau de pouvoir, les hommes ont peu d’amis. Jacques Chirac en compte moins d’une dizaine, mais François Pinault est de ceux-là. Une amitié d’un peu plus de vingt ans, faite de secrets et d’intérêts partagés. Un lien que ni les milieux d’affaires ni le monde politique n’ignorent au point que, dans l’affaire Executive Life, il y a toujours un initié pour souligner qu’"évidemment on ne peut pas oublier que François Pinault est un proche du président".
Sensibilisé notamment par l’homme d’affaires, qui a insisté depuis des mois pour que l’on ne sous-estime pas la portée du dossier, l’Elysée suit de près cette affaire. En septembre, le chef d’Etat serait intervenu à plusieurs reprises, auprès de Bercy, pour que M. Pinault soit inclus dans l’accord. Et beaucoup ont cru voir l’action de l’industriel dans le refus du gouvernement français, en octobre, d’accepter le texte signé. Aujourd’hui, les divergences entre Français paraissent éteintes. Les pouvoirs publics veulent réaliser un front uni dans les négociations, et obtenir un large accord incluant M. Pinault. " Non par amitié politique, mais par intérêt", dit un observateur.
L’opinion publique a découvert l’existence du lien qui unit les deux hommes au soir du 7 mai 1995. Cette nuit-là, la CX grise transportant un Jacques Chirac tout juste vainqueur de l’élection présidentielle s’était arrêtée rue de Tournon, devant l’hôtel particulier de l’homme d’affaires pour y déposer Bernadette Chirac. Dans les salons, François et Maryvonne Pinault, entourant Laurence, la fille aînée des Chirac, malade depuis plusieurs années, avaient réuni un petit cercle d’intimes pour célébrer la victoire.
Le milliardaire autodidacte et le président de la fracture sociale... Presque personne ne releva alors l’importance de ce crochet symbolique dans le parcours du vainqueur. Mais ceux qui avaient suivi la remontée des enfers d’un Chirac que, six mois auparavant, tout le monde donnait battu ne s’en étonnèrent pas : M. Pinault était l’un des très rares grands patrons à n’avoir jamais déserté le cercle des intimes du nouveau chef de l’Etat.
Comme souvent, chez les grands fauves du pouvoir, cette amitié est née sur un échange de services rendus. Au lendemain de la défaite de la droite en 1981. Cette année-là est délicate pour le président du RPR à qui les giscardiens reprochent d’avoir fait le jeu de la gauche. Le monde de la finance regarde avec méfiance ce gaulliste qui l’a presque toujours ignoré.
"VOUS M’AVEZ SAUVÉ LA VIE..."
Le 20 juillet 1981, Michel Giraud, président RPR du conseil régional d’Ile-de-France, se souvient avoir reçu un appel de M. Chirac :"J’ai, dans mon canton de Meymac, une petite menuiserie, sans succession, qui menace de fermer. Vingt types au chômage ! Si je ne trouve pas de solution de reprise, je suis battu aux prochaines cantonales !" M. Giraud est un ancien cadre de l’industrie du bois. Il a rencontré l’industriel qui monte dans le secteur, François Pinault, devenu son ami.
C’est peu dire que, sur le coup, le patron breton, qui n’a jamais vu M. Chirac, est peu enthousiasmé. Mais un industriel ambitieux peut-il négliger les réseaux politiques ? Le lendemain, son avion privé est sur place : il rachète la menuiserie du plateau de Millevaches et reprend ses 20 salariés. Une semaine plus tard, il sera accueilli à l’Hôtel de Ville de Paris par un Jacques Chirac reconnaissant :"Cher Monsieur, vous m’avez sauvé la vie..."En 1986, lorsque M. Chirac devient premier ministre, M. Pinault rendra un service autrement plus important au gouvernement en reprenant Isoroy, le leader français du contreplaqué.
Bien sûr, M. Chirac n’est pas le seul responsable politique à bénéficier des choix industriels d’un Pinault soucieux de faire prospérer son groupe. En mars 1988, deux mois avant la victoire de la gauche, ce dernier reprend la papeterie de la Chapelle-d’Arblay, située sur la circonscription de Laurent Fabius. Mais il y a entre M. Pinault et M. Chirac, son aîné de quatre ans, une sorte de complémentarité des caractères : l’un est apparemment extraverti quand l’autre paraît laconique, mais ils aiment tous deux l’emporter au culot en doublant tout le monde sur le fil. Sympathie mutuelle des épouses, week-end au château de Mormaire, à Grosrouvre (Yvelines), propriété de M. Pinault. Pendant la campagne de 1995, c’est dans ce château que Jacques Chirac vient se reposer. Depuis qu’il est devenu président, le lien ne s’est pas distendu, bien au contraire. Il n’est pas rare que les Chirac s’échappent de l’Elysée pour dîner chez l’industriel.
Les cercles politiques ont vite perçu la puissance de cette amitié. C’est auprès de M. Pinault que Nicolas Sarkozy est venu chercher, dès la fin des années 1990, un soutien pour plaider sa cause auprès d’un Chirac qui ne veut plus entendre parler de ce "traître" passé, en 1993, dans le camp Balladur. Dominique de Villepin le cultive, les technocrates ambitieux voudraient l’approcher.
François Pinault, de son côté, nourrit son amitié sans ostentation. Et s’il soupire, parfois, qu’il souhaiterait voir ses avis politiques mieux pris en compte par le président, il sait qu’il garde un atout maître à l’Elysée.