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François Pinault : L’homme qui murmure aux oreilles de Jacques Chirac
François Pinault n’est pas Merlin l’Enchanteur. Deux journalistes dressent un portrait sans complaisance du milliardaire breton. Quand le sens des affaires se conjugue avec le flair politique.
La scène remonte aux premiers mois de la campagne présidentielle de 1995. Au plus bas dans les sondages, Jacques Chirac peut compter ses amis sur les doigts d’une main. Alors que les milieux d’affaires se rangent dans leur immense majorité sous la bannière d’Edouard Balladur, François Pinault est l’un des rares patrons à être présent sur le plateau télévisé de L’heure de Vérité où Jacques Chirac est invité. Sens de l’amitié ou flair politique, l’industriel breton a en tout cas gagné ce soir-là son statut de « maréchal d’empire et, ce qui a aussi son importance, la reconnaissance de Bernadette, l’épouse du futur chef de l’Etat », notent Pierre-Angel Ray et Caroline Monnot dans l’ouvrage qu’ils consacrent à François Pinault, milliardaire, les secrets d’une incroyable fortune. Considéré non sans raison comme l’un des hommes les plus riches de France, François Pinault, 62 ans, est relativement peu connu. On le sait propriétaire du Printemps, de la Redoute et de la Fnac. Les plus avertis n’ignorent pas qu’il possède Le Point, un grand cru du Bordelais (Château-Latour), convoite TF1 et a engagé une partie de bras de fer avec Bernard Arnault, un autre milliardaire, pour le contrôle du maroquinier Gucci. Peu connaissent en revanche le parcours qui, en trente-cinq ans, a fait de ce petit homme discret l’un des patrons les plus puissants et les plus influents de France. La légende veut que François Pinault ait commencé dans la vie avec 100 000 francs en poche, doté pour tout diplôme de son permis de conduire. Comme toutes les caricatures, celle-ci contient un fragment de vérité qu’elle trahit le plus souvent.
Cherchez la femme
Né aux Champs-Géraux dans les Côtes-d’Armor, François Pinault a quitté l’école des Eudistes de Rennes où il est pensionnaire à la fin de la classe de seconde. Sous l’influence de son père, propriétaire d’une scierie à Trévérien en Ille-et-Vilaine, il part pour apprendre les métiers du bois à l’école de Luchon dans les Hautes-Pyrénées. Il effectue son service militaire en Algérie où il passe trente mois. A son retour, il rend visite à Baptiste Gautier, un marchand de bois rennais de la rue Papu, fournisseur de la scierie de son père. Le marchand de bois a une fille, Louise. Un an après, François Pinault entre comme chef d’exploitation chez Gautier Frères. Et six mois plus tard épouse Louise. Le mariage ne durera que cinq ans mais entre temps François Pinault a repris l’affaire de son beau père transformée en Etablissements Pinault. Au total, et sur la seule estime qu’il lui portait, son beau-père lui aura tout de même prêté, lors du lancement des Etablissements Pinault, 538 fois son salaire de chef d’exploitation. Ce qui aujourd’hui, pour un poste équivalent de contremaître rémunéré 7 000 francs net, représenterait 3,7 millions de francs ! On est loin des cent mille francs du départ. Mais on ne fait pas de l’or avec du bois. Selon Pierre-Angel Ray et Caroline Monnot, le premier gros coup de François Pinault est une spéculation fructueuse sur le sucre ! On est alors au début des années soixante-dix. Il joue sur un « tuyau » que lui fournit Roland Gadala, administrateur de Peugeot et de Saint-Gobain. Ce dernier le présentera ensuite à un certain Jean Garnier, intime de Jean-Marie Le Pen qui, à son tour, spéculera sur le sucre mais avec moins de succès, semble-t-il, que François Pinault. A cette date, le petit industriel breton pèse déjà quelques dizaines de millions. La politique l’intéresse. Tout commence par Jean-Jacques Servan-Schreiber. François Pinault rencontre le chef de file du Mouvement des réformateurs. Mais le courant ne passe pas. François Pinault ne fait pas encore partie de la « bonne société rennaise ». Il en souffre même s’il ne le dit pas. Il choisit alors de se rapprocher des Républicains indépendants. A Rennes, le patron des Jeunes républicains indépendants n’est autre à l’époque que Jean-Marie Le Chevallier, futur maire Front National de Toulon. Il préside aussi le comité local de soutien à la candidature de Valéry Giscard d’Estaing pour lequel il obtient l’aide de François Pinault.
La « méthode Tapie » avant Bernard Tapie
Sous Giscard, François Pinault va prospérer dans un genre particulier : la reprise des affaires en faillite. Les deux chocs pétroliers ont mis par terre bon nombre d’entreprises. Tout le « business » repose sur le dépôt de bilan. Dans le souci de sauver l’emploi, les pouvoirs publics ont rédigé une législation sur mesure avec allégement des charges, moratoire sur les dettes Tout est fait pour éviter une liquidation. Le repreneur se retrouve alors à la tête d’une société à la trésorerie artificiellement reconstituée. Tout l’art consiste à repérer la proie, acheter bon marché les actifs pour dégager ensuite le maximum de plus-values. C’est la « méthode Tapie » avant Bernard Tapie. L’intelligence de François Pinault est de l’avoir pratiquée dans la discrétion à la différence de l’ancien patron de l’OM.
Au début des années quatre-vingt, François Pinault entame la mutation qui en fera, des années plus tard, un de piliers de la « Chiraquie » et un des rois de la finance. L’amitié, le hasard et le flair vont se conjuguer pour réaliser cette mue.
En novembre 1981, Michel Giraud, président du Conseil régional d’Ile-de-France, reçoit un coup de téléphone de Jacques Chirac, alors maire de Paris. Le dialogue vaut son pesant d’or :
« Michel, j’ai un emmerde. J’ai une menuiserie à Meymac qui va fermer. Il va y avoir vingt gars sur le tapis juste avant les cantonales de mars. Je vais être battu En Corrèze, c’est comme cela. T’as quelqu’un qui peut me sortir de là ? »
« Jacques, tu me prends de court. Donne moi quinze jours ! », répond Michel Giraud.
Michel Giraud n’a pas oublié François Pinault. Les deux hommes sont amis depuis le milieu des années soixante, quand Michel Giraud était directeur commercial de la société Havraise Charles, le plus gros importateur de bois exotiques.
Quelques jours plus tard, Michel Giraud et François Pinault sont à Meymac pour visiter la menuiserie. Ils déjeunent à l’auberge et l’industriel breton lâche :
« Dis-lui que je reprends sa menuiserie et ses vingt gars. »
De retour à Paris, Michel Giraud donne un dernier coup de téléphone à Jacques Chirac :
« Jacques, j’ai réglé ton affaire. François Pinault va la reprendre »
Commentaire du maire de Paris : « Qui c’est ce mec-là ? C’est sûr ? Il va payer ? »
C’est comme cela qu’on entre en « Chiraquie ». A la fin des années quatre-vingt, François Pinault réalise la deuxième mutation qui le consacre comme membre des milieux d’affaires : Pinault SA est introduit en bourse. L’affaire n’était pas gagnée d’avance. Mais les marchés boursiers ont été rassurés par l’arrivée au capital d’un groupe d’investisseurs institutionnels de poids : les AGF, la Barclays et le Crédit Lyonnais. A partir de là tout va aller très vite ; Isoroy, la Chapelle-Darblay, la CFAO, le Printemps, la Fnac Les sociétés tombent les unes après les autres dans l’escarcelle de François Pinault. Piloté au sein de « l’establishment » par Ambroise Roux, pape du capitalisme français et breton d’adoption, François Pinault semble faire des affaires comme on joue au Monopoly. Amateur d’art, il achète la célèbre maison Christie’s. Volontiers mécène, il finance le film Bosna de Bernard-Henri Lévy dont le père a été un de ses amis. Bernard-Henri Lévy lui attribue même un « rôle d’ambassadeur occulte, de porteur de messages tout à fait décisif dans les relations entre la France et la Bosnie ».
Qui peut se permettre de se fâcher avec François Pinault ?
Eminence grise, il appuie en 1995 auprès de Jacques Chirac le choix du breton Loïck Le Floch-Prigent pour la présidence de la SNCF. Il contribue aussi à réconcilier le président de la République et Nicolas Sarkozy. Et ne déteste pas donner son avis à Jacques Chirac sur la politique économique conduite. Qui peut se permettre aujourd’hui de se fâcher avec François Pinault ? « Personne » répondent Pierre-Angel-Ray et Caroline Monnot. La formule lapidaire permet de mesurer l’étendue actuelle du pouvoir du milliardaire breton, ou du moins l’idée que les gens s’en font. Politiques, artistes, banquiers, industriels, tous rêvent d’être invités dans son château de la Mormaire, en bordure de la forêt de Rambouillet où Jacques Chirac se « mit au vert » pour rédiger son ouvrage de campagne présidentielle La France pour tous. Pour parfaire son uvre, il ne reste plus à François Pinault qu’à installer son fils François-Henri, aujourd’hui président de la Fnac, à la tête de son empire financier. Il aura alors réalisé son rêve : fonder une dynastie.