Francis Szpiner

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Le Monde, 30 janvier 2004
Avec AFP et Reuters

Désarroi de la droite après la condamnation d’Alain Juppé

M. Juppé a fait appel - avec effet suspensif - de ce jugement, rendu par le tribunal de Nanterre. S’il confirme son appel, il pourra, s’il le désire, conserver ses mandats mais devra attendre entre six mois et un an pour être rejugé, cette fois à Versailles.

Le dauphin du chef de l’Etat, "le meilleur d’entre nous" selon les mots du président Chirac, l’ancien premier ministre Alain Juppé, a été condamné vendredi 30 janvier à 18 mois de prison avec sursis et à une peine d’inéligibilité de 10 ans pour des malversations.

Ce jugement hypothèque l’avenir politique du député-maire de Bordeaux et ouvre une crise sérieuse pour la droite française.

M. Juppé, âgé 58 ans, chef de file du parti du président Chirac, l’Union pour un mouvement populaire (UMP), et candidat potentiel à sa succession en 2007, a fait appel - avec effet suspensif - de ce jugement, rendu par le tribunal de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. Ce verdict est d’autant plus crucial que M. Juppé lui-même avait annoncé, le 13 janvier, qu’en cas de peine d’inéligibilité, il se retirerait de la scène publique : "Je ferai autre chose. Quand on fait de la politique, il faut être élu sinon cela n’a pas de sens". S’il confirme son appel, il pourra, s’il le désire, conserver ses mandats mais devra attendre entre six mois et un an pour être rejugé, cette fois à Versailles.

M. Juppé était accusé, avec 26 co-prévenus, d’être impliqué dans le financement entre 1983 et 1995 de sept permanents de son parti d’alors, le RPR, par des fonds de la ville de Paris, dont il était le responsable financier. M. Chirac était à l’époque maire de la capitale. Il a toujours clamé ne rien savoir de ce financement illégal et d’y avoir mis fin dès qu’il en avait eu connaissance. Le verdict plus lourd que les requêtes de l’accusation rend son maintien dans la course à la présidentielle de 2007 tout à fait incertain et ouvre le champ au ministre actuel de l’intérieur Nicolas Sarkozy, qui ne cache pas ses ambitions présidentielles.

POUR LE TRIBUNAL M. JUPPÉ A "TROMPÉ LA CONFIANCE DU PEUPLE SOUVERAIN"

M. Juppé, qui a été ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1995 sous le président François Mitterrand, est resté flegmatique, au premier rang de la salle d’audience, à la lecture du jugement. Son avocat, Francis Szpiner, a estimé que cette condamnation était "critiquable et injuste", s’en prenant à la justice qui veut se "mettre au-dessus de la politique sur la base d’un dossier dont les éléments sont contestables". "Le tribunal a voulu écarter M. Juppé de la vie politique", a poursuivi l’avocat. Dans ses attendus, le tribunal estime que "la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi" et que M. Juppé a "trompé la confiance du peuple souverain".

Alain Juppé avait déjà été contraint en juin 1997 à s’éloigner des hautes charges gouvernementales. Il avait quitté sa fonction de premier ministre au lendemain de la défaite de la droite aux législatives, provoquées par la dissolution de la Chambre. Il s’était consacré depuis à sa mairie de Bordeaux et à l’organisation d’un parti présidentiel fort. Le verdict risque également de provoquer une guerre de succession à la tête du parti du président Chirac, l’UMP, à un moment où il est engagé dans la campagne pour les élections régionales de mars.

Saisie, choquée, l’UMP a réagi sur un mode souvent affectif vendredi à la condamnation de son président Alain Juppé, tandis qu’à gauche d’aucuns pointaient, au-delà des responsabilités de l’ancien premier ministre, celles de Jacques Chirac. Ses amis politiques l’ont immédiatement défendu. "Je suis surpris par la décision du tribunal de Nanterre. Mais cette décision est provisoire. La justice se prononcera définitivement après appel dans quelques mois", a déclaré le premier ministre Jean-Pierre Raffarin. "Aujourd’hui, je veux dire avec force, avec conviction et avec sincérité que le service de la France et des Français a besoin d’Alain Juppé", a-t-il poursuivi.

Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée et fidèle du chef de l’Etat, Jacques Barrot, président du groupe UMP à l’Assemblée, ont pressé Alain Juppé de rester à la barre du parti chiraquien. Le ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, a souhaité qu’il "poursuive sa mission" au service du pays.

Les juppéistes ont fait corps autour du maire de Bordeaux. François Baroin, un des deux porte-parole du parti présidentiel, a exprimé, la voix tendue, leur traumatisme, évoquant son "immense tristesse". Le radical André Rossinot a parlé d’un "temps de souffrance" tandis que l’Aquitain Xavier Darcos notait la "cruauté" de l’épreuve imposée à Juppé, en lui prodiguant "affection, admiration, estime, fidélité".

Plusieurs UMP, comme la députée parisienne Françoise de Panafieu, saluaient son "courage", sa "dignité". L’UDF Valéry Giscard d’Estaing a manifesté son "estime" pour un homme "aux grandes capacités". Jacques Barrot, président des députés UMP, y a ajouté des "qualités d’homme d’Etat". Il a aussi a évoqué la décision du tribunal, la jugeant "disproportionnée par rapport aux faits reprochés". Le secrétaire d’Etat Renaud Muselier l’a qualifiée de "très lourde". Allant plus loin Jacques Myard, député des Yvelines, y a vu "une faute", "un coup contre la démocratie" pour des faits "d’une totale insignifiance".

Réactions inverses à gauche dont plusieurs formations ont, elles aussi, traversé des tempêtes judiciaires. Le PS a "pris acte" de la décision de justice, tout en considérant qu’Alain Juppé a été condamné "pour des faits graves". "La sanction est donc proportionnelle à la faute", selon la porte-parole Annick Lepetit. Laconique, le PCF a demandé, sans plus, "le respect du jugement" qui "s’impose à tous".

"IL ÉTAIT DIRECTEMENT SUBORDONNÉ AU PRÉSIDENT DU MOUVEMENT"

Fait notable, le tribunal a aussi mentionné dans son jugement la position de Jacques Chirac dans le dossier. "Alain Juppé, dans la quête de moyens humains lui apparaissant nécessaires pour l’action du RPR, a délibérément fait le choix d’une certaine efficacité en recourant à des arrangements illégaux (...) Certes, il était directement subordonné au président du mouvement", dit le jugement.

Jacques Chirac, qui a présidé le RPR de 1976 à 1994 et a été maire de Paris entre 1977 et 1995, ne peut être ni entendu ni mis en examen tant qu’il est en fonction, en vertu d’une décision de la Cour de cassation en 2001. Il est cependant visé depuis 2002 par une information judiciaire distincte sur les emplois fictifs, en sommeil, mais susceptible de reprendre lorsqu’il quittera l’Elysée.

"Toute cette agitation factice autour du sort d’Alain Juppé ne peut faire oublier que le vrai responsable des emplois fictifs était Jacques Chirac", écrit le Front national dans un communiqué. Pour Noël Mamère, député Vert, "ce n’est pas M. Juppé qui devrait être inéligible mais Jacques Chirac". Le maire PS de Paris Bertrand Delanoë a déclaré que le tribunal avait "constaté l’existence de pratiques organisées ayant spolié les contribuables parisiens, au bénéfice d’un parti politique", et confirme qu’il demande réparation. La Ville de Paris, partie civile, demande au total 1,18 million d’euros de dommages et intérêts dont 416 370 euros pour le seul Alain Juppé. En raison d’un problème juridique, l’examen de ce point fera l’objet d’une autre audience à Nanterre.

Arrivés premiers dans la course aux réactions, les Verts se sont félicités que "la justice ait résisté à la pression politique des plus hautes autorités de l’Etat". Et ont montré du doigt, derrière M. Juppé, celui qu’ils ont toujours proclamé être le véritable responsable du "système RPR", l’ancien président de ce parti Jacques Chirac.

Voix incisive au sein du PS, Arnaud Montebourg partage cette analyse. Pour lui, "Alain Juppé joue le rôle qu’il s’était assigné : celui de fusible" face à un Chirac "intouchable". C’est l’avis d’Olivier Besancenot (LCR) : "c’est tout le système RPR de la mairie de Paris, conduite alors par l’actuel chef de l’Etat, qui est frappé d’une condamnation".

Jacques Chirac s’est refusé vendredi à tout commentaire sur la condamnation d’Alain Juppé à 18 mois de prison avec sursis et dix ans d’inéligibilité dans l’affaire des emplois fictifs du RPR. "Ce n’est pas ici, aux Nations unies, que je vais m’exprimer sur cette question", a dit le chef de l’Etat lors d’une conférence de presse à l’issue d’une réunion à Genève avec ses homologues chilien et brésilien et le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan. Jacques Chirac avait affiché son soutien au "meilleur d’entre nous" lors d’une visite à Bordeaux le 21 décembre pour l’inauguration du tramway local.

Avec AFP et Reuters

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