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Eric Halphen
DSK
Affaires Chirac-DSK, 10 questions empoisonnées
De la responsabilité pénale du président aux menaces sur la cohabitation, en passant par l’itinéraire de la cassette et les conséquences à gauche comme à droite, tout ce qu’il faut savoir sur cette grave crise d’Etat
1- Le président de la République peut-il être poursuivi ?
Lorsque Jean-Claude Méry affirme, dans sa vidéo, avoir remis, en octobre 1986, 5 millions de francs à Michel Roussin dans les locaux de l’hôtel Matignon, en présence de Jacques Chirac, Premier ministre à l’époque, il n’y a aucune discussion possible : les faits sont amnistiés en vertu de la loi du 20 juillet 1988 (voir plus loin). Quant aux autres accusations post mortem de Méry - notamment le financement du RPR grâce aux marchés passés par l’office HLM de la ville de Paris (Opac) - les faits ne sont ni amnistiés ni prescrits. Peuvent-ils, pour autant, donner lieu aux investigations d’un juge - Eric Halphen, par exemple - et déboucher sur des poursuites visant le chef de l’Etat ?
Deux récentes décisions juridictionnelles ont apporté une réponse : c’est non. La première, en date du 22 janvier 1999, a été prise par le Conseil constitutionnel, sous la présidence de Roland Dumas. Au détour d’une décision relative à la Cour pénale internationale, les neuf sages du Palais-Royal ont estimé que, « pendant la durée de ses fonctions, le chef de l’Etat ne [pouvait] être mis en cause que devant la Haute Cour de justice », en vertu de l’article 68 de la Constitution. Voilà qui est sans ambiguïté : aucun juge d’instruction ne peut mettre en examen le président de la République.
La deuxième décision émane de la cour d’appel de Versailles, dans un arrêt rendu le 11 janvier 2000. Le juge de Nanterre Patrick Desmure, qui instruit l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, a mis au jour l’implication possible du chef de l’Etat, alors maire de Paris. Une lettre signée, en décembre 1993, par Jacques Chirac laissait entendre qu’il savait que le salaire des secrétaires du RPR était pris en charge par la ville de Paris. A la suite de cette découverte, le juge Desmure, s’appuyant sur la décision du Conseil constitutionnel du 22 janvier 1999, avait rendu une ordonnance d’incompétence. La partie civile du dossier - un élu Vert - estimant que Jacques Chirac pouvait être poursuivi, avait fait appel de l’ordonnance du juge Desmure. Le 11 janvier 2000 donc, la cour d’appel de Versailles a confirmé l’incompétence du magistrat pour poursuivre l’ancien maire de Paris, tout en le laissant instruire sur les faits le visant, notamment la prise illégale d’intérêts. La cour estimait encore que le président, redevenu un citoyen ordinaire, à la fin de son mandat, en 2002, pourrait, le cas échéant, être mis en examen. Devant cet imbroglio juridique - le juge pouvait continuer d’instruire sur des faits visant Jacques Chirac, mais sans pouvoir le convoquer - le procureur de Nanterre, Yves Bot, a demandé au procureur général près la Cour de cassation, Jean-François Burgelin, de saisir la chambre criminelle pour qu’elle se prononce sur le statut juridique du chef de l’Etat. A la fin d’août 2000, Burgelin décidait de ne pas faire droit à la requête du procureur de Nanterre.. Bref, grâce à la décision du Conseil constitutionnel, le président de la République, pendant la durée de son mandat, semble bien à l’abri de soucis judiciaires. Reste une question : si l’actuel chef de l’Etat ne peut être poursuivi, peut-il être entendu comme simple témoin ? Oui, répond l’ancien garde des Sceaux du général de Gaulle Jean Foyer, car « aucune disposition n’interdit à la justice de le faire ». Seulement voilà : si un juge décide de convoquer Jacques Chirac comme témoin, ce dernier peut refuser de répondre, sans le moindre risque. Et pour cause : il ne pourrait être poursuivi pour refus de témoigner, étant couvert par l’immunité pénale, ainsi que l’a décidé le Conseil constitutionnel.
2 - En quoi l’autorité de Jacques Chirac sur la droite est-elle atteinte ?
Dans la soirée du 24 septembre, après que L’Express a révélé le rôle de Dominique Strauss-Kahn dans l’affaire Méry, l’Elysée tente de ressouder les troupes de la droite. Un argumentaire est transmis oralement, notamment par Jérôme Monod, conseiller du président, à tous les élus proches du chef de l’Etat et susceptibles de s’exprimer dans les médias. Il s’agit d’insister sur plusieurs données : la personnalité d’Allain Guilloux, qui fut l’avocat de Jean-Marie Le Pen comme d’Olivier Spithakis, ancien directeur général de la Mnef (ce qui semble inexact pour ce dernier) ; le doute qui plane sur la date d’enregistrement de la cassette, dès lors que l’original n’a pas été trouvé, autorisant ainsi toutes les spéculations ; le fait que Jospin était premier secrétaire du PS au moment des événements de 1986 racontés par Méry dans son testament, ce qui permet aussi, selon l’Elysée, de porter atteinte à l’image d’homme neuf du Premier ministre.
Certains font appel à leur mémoire personnelle pour préciser la nature des relations entre l’ancien maire de la capitale et Méry. « Chirac l’a écarté dans les années 80, quand Georges Pérol [directeur général de l’office HLM de Paris] puis ses amis corréziens l’ont alerté sur son comportement », se souvient Josselin de Rohan, président du groupe RPR au Sénat. Le mercredi 27, en marge des journées parlementaires du RPR au Croisic (Loire-Atlantique), une dizaine de parlementaires dînent en compagnie de Jérôme Monod et d’un autre collaborateur du président, Roger Romani. De là à croire que l’Elysée contrôle la situation... Les députés et sénateurs du RPR sont successivement déstabilisés par les propos de leur porte-parole, Patrick Devedjian, de l’ancien Premier ministre Alain Juppé et de leur candidat à Paris, Philippe Séguin, qui ont lancé le débat sur l’amnistie ou la repentance.
Pendant ce temps, François Bayrou exulte. Déjà, le soir du référendum, il faisait sienne l’interprétation des résultats qu’avait donnée Alain Minc : un « préavis de licenciement » aux deux pôles de la cohabitation. Le 28 septembre, le président de l’UDF attaque Chirac tous azimuts : sur le terrain des institutions - « Je me demande parfois ce qui reste de la Ve République après la cohabitation, la dissolution ratée et le référendum bâclé » - de la construction européenne et des affaires. Et s’attire les foudres de ses partenaires : « Que les anciens dirigeants de l’UDF aient été, eux, amnistiés n’autorise pas à jouer les Robespierre », réplique Devedjian.
Alain Madelin, lui, jubile. Lors des journées parlementaires de DL, les 25 et 26 septembre, il confie qu’il trouve « irréprochable » la manière dont Le Monde a rendu compte du témoignage de Méry. Hilare, il se demande qui se cache derrière « Monsieur le président », destinataire des courriers trouvés lors d’une perquisition dans une banque parisienne. Provocateur jusqu’au bout, il assure que lui aussi aurait pu égarer la fameuse cassette, même s’il reconnaît que la version de Dominique Strauss-Kahn a « 95% de chances » d’être fausse. Dans les périodes de gros temps, la droite ne se serre pas les coudes ; et l’autorité de Jacques Chirac sur son camp vacille immédiatement.
3 - Quelles procédures judiciaires menacent la droite ?
Les confessions de Jean-Claude Méry confortent de manière spectaculaire plusieurs enquêtes qui touchent le RPR. L’ombre de la cassette a plané sur les dernières journées du procès de Louise-Yvonne Casetta, soupçonnée d’être la trésorière occulte du parti gaulliste. Le tribunal de Nanterre rendra son jugement le 28 novembre. Le procureur de la République a requis neuf mois d’emprisonnement avec sursis contre Louise-Yvonne Casetta.
De son côté, le juge Halphen, qui instruit, à Créteil, l’affaire des HLM de la ville de Paris, a saisi une copie de la vidéo. Son dossier est actuellement entre les mains de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Versailles, qui doit se prononcer, le 10 octobre, sur des nullités de procédure soulevées par plusieurs mis en examen, dont Jean Tiberi. Epargné par les révélations de Jean-Claude Méry, le maire de Paris pourrait pourtant connaître des jours difficiles : son épouse, Xavière, devait être entendue le 5 octobre, à propos de l’affaire des faux électeurs du Ve arrondissement, dans laquelle elle est mise en examen. Un mois plus tard, à partir du 6 novembre, elle comparaîtra devant les juges de la cour d’appel de Paris pour son fameux rapport sur la francophonie.
A cette date, le RPR n’en aura pas fini avec la justice. Le juge Patrick Desmure instruit le dossier de la prise en charge par la mairie de Paris de salaires de permanents du RPR. Les investigations ont déjà amené le magistrat à prononcer, en août 1998, la mise en examen d’Alain Juppé, ancien secrétaire général du parti gaulliste, et celle de deux de ses anciens directeurs de cabinet.
Un autre dossier, parisien cette fois, inquiète aussi bien la gauche que la droite. Les juges Armand Riberolles et Marc Brisset-Foucault dissèquent, depuis trois ans, les marchés de construction et de rénovation des lycées passés en Ile-de-France entre 1989 et 1996. Pour échapper à la mise en concurrence, de grands groupes du BTP auraient systématiquement reversé à des partis politiques de 2 à 3% du montant de ces marchés dans la capitale. Quelque 560 millions de francs auraient ainsi été partagés entre le PS, le PCF, le RPR et le PR (aujourd’hui Démocratie libérale).
Le Parti républicain a aussi sa propre affaire, dite « du Fondo ». En 1996, cette banque italienne lui octroyait un prêt de 5 millions de francs pour financer l’achat de son siège social. Or la même somme était remise, dans le même temps, aux dirigeants du Fondo en espèces, par l’intermédiaire d’un compte luxembourgeois. François Léotard, ex-président du PR, a été mis en examen pour blanchiment, dès 1998, par les juges Joly et Vichnievsky.
4 - Où en est-on des amnisties en matière de financement politique ?
Depuis la loi du 15 janvier 1990, tout parlementaire qui a commis une infraction, avant le 15 juin 1989, liée à son financement politique, est amnistié. En sont exclus les cas d’enrichissement personnel, de corruption et de trafic d’influence. L’ancien trésorier du Parti socialiste Henri Emmanuelli en sait quelque chose, lui qui a été condamné, en décembre 1997, à dix-huit mois de prison avec sursis et deux ans d’inéligibilité, dans l’affaire Urba, pour complicité de trafic d’influence.
On comprend pourquoi, aujourd’hui, certains caciques du RPR, comme Patrick Devedjian ou Alain Juppé, inquiets des dégâts causés par l’affaire Méry et des informations judiciaires ouvertes à Nanterre - où l’ancien Premier ministre est mis en examen - à Paris et à Créteil, ont songé à tourner la page. Une façon de remettre les compteurs à zéro et de mettre sur un pied d’égalité le PS - qui a eu droit au pardon - et le RPR, qui le réclame.
La première loi d’amnistie, votée en mai 1988, et promulguée le 20 juillet suivant, est d’une générosité ahurissante : elle absout tous les auteurs de délits commis en relation avec le financement de campagnes électorales. Elle passe donc l’éponge sur toutes les malversations commises, qu’elles s’appellent « corruption », « trafic d’influence » ou « délit d’ingérence ». Autant dire un blanchiment général qui permettra, notamment, au socialiste Michel Pezet, alors député, de bénéficier à la fois d’un non-lieu et de l’amnistie dans l’affaire des fausses factures de Marseille.
Cette loi de 1988 souffre d’un handicap majeur : elle écarte de l’amnistie l’ancien ministre de la Coopération Christian Nucci, poursuivi dans l’affaire Carrefour du développement : inculpé de complicité de détournement de fonds publics, il avait donc commis un crime et non un délit. Du coup, l’Elysée, non seulement soucieux de sauver Christian Nucci, mais surtout affolé par les développements judiciaires de l’affaire de la Sormae - qui mettait en cause de nombreux socialistes - fait voter par l’Assemblée nationale une seconde loi d’amnistie, promulguée le 15 janvier 1990. Ce texte fait référence, désormais, au mot « infraction », notion englobant à la fois les contraventions, les délits et les crimes. Cette fois, Nucci était sauvé : le 4 avril 1990, la Haute Cour de justice le faisait bénéficier de l’amnistie.
L’embrasement commence alors chez les juges, furieux qu’on leur fasse jouer le rôle de fossoyeurs des affaires. Dix ans plus tard, alors qu’un récent sondage de la Sofres montre que 64% des Français considèrent les hommes politiques comme « plutôt corrompus », une troisième amnistie serait, à coup sûr, suicidaire pour la classe politique.
5 - Quel a été le mystérieux parcours de la cassette ?
L’histoire commence lorsque Jean-Claude Méry, financier occulte du RPR, décide d’enregistrer une confession vidéo pour se « protéger » ou s’en servir comme arme contre ses anciens amis. Son avocat fiscaliste, Me Alain Belot, le met en contact, via son associé Me Allain Guilloux, avec un producteur indépendant, Arnaud Hamelin. Selon ce dernier, rendez-vous est pris pour le 24 mai 1996, au siège de sa société, Sunset Presse, rue de la Faisanderie, à Paris. Curieusement, Me Belot, lui, situe l’enregistrement, auquel il a assisté en silence, en décembre 1995. A la fin de la séance, l’avocat récupère l’original de la cassette. Le contrat entre les trois hommes stipulait, apparemment, que la cassette ne devait être rendue publique qu’à la demande de Méry ou en cas de mort suspecte de ce dernier.
Première bizarrerie : vers juin 1998, Me Belot remet un double de la vidéo à Me Guilloux - les deux avocats sont encore en bons termes. Second épisode, plus inattendu encore : Alain Belot donne l’original à Dominique Strauss-Kahn, en avril 1999. Les deux hommes se connaissent bien. Ancien inspecteur principal des impôts, à la tête de la 4e brigade de la Direction nationale des vérifications de situations fiscales, Belot a été nommé au bureau CF 2, dit « des affaires réservées », où il s’occupait des demandes d’intervention en provenance du cabinet du ministre. Il a été ensuite détaché à la commission des Finances de l’Assemblée nationale, où il travaille directement avec DSK. En 1991, il devient avocat. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il rencontre le ministre, le jour où il lui remet la vidéo, en avril 1999. Pour quelles raisons cet avocat trahit-il la cause de son client Jean-Claude Méry - ce qui lui vaut, aujourd’hui, des poursuites disciplinaires du barreau de Paris ? Il s’en est expliqué, dans Le Parisien : « Je me dis que DSK saura faire de ces aveux un usage ni malhonnête, ni mercantile, ni politicien. » Mais alors, quel usage ? Cet épisode a lieu alors que l’avocat vient négocier une très importante remise fiscale pour l’un de ses célèbres clients, Karl Lagerfeld (voir plus loin). DSK a confirmé qu’il avait bien reçu l’original de la cassette.
Deux mois plus tard, en juin 1999, Jean-Claude Méry s’éteint d’un cancer. Arnaud Hamelin cherche à récupérer son témoignage vidéo. Mais Me Belot fait la sourde oreille. Selon le producteur, c’est finalement Allain Guilloux qui lui en remet une copie, au printemps 2000. Peut-être l’avocat veut-il mettre dans l’embarras son ancien associé. Peut-être poursuit-il un but plus personnel, voire politique. Toujours est-il qu’Arnaud Hamelin entame une tournée des chaînes de télévision : M 6, Canal +, France Télévision. Alors que les chaînes étudient les modalités de diffusion, le producteur prend contact avec Le Monde. Il se présente à tort comme « unique dépositaire » du témoignage et affirme détenir la cassette depuis son enregistrement. Une quinzaine de jours plus tard, Le Monde décide d’en publier le contenu. Le quotidien l’ampute d’un quart de sa durée - notamment des passages concernant la vie privée de certains protagonistes de l’affaire des HLM et du juge Halphen, ainsi que des propos visant à antidater d’un an l’enregistrement. Le 24 septembre, L’Express révèle l’implication de DSK. Reste à savoir, maintenant, où se trouve l’original (qui permettrait de dater le document) et quelles ont été les motivations et les arrière-pensées de ceux qui l’ont fait circuler.
6 - Que reproche la justice à DSK ?
Après les aveux de Me Alain Belot, le parquet de Paris a ouvert, le 26 septembre, deux informations judiciaires, confiées au juge Marc Brisset-Foucault. La première vise nommément Dominique Strauss-Kahn pour « soustraction de preuves ». L’ancien ministre reconnaît avoir eu en sa possession l’original de la cassette ; mais il ajoute, on le sait, qu’il ne l’a jamais visionnée et qu’il ne sait plus où il l’a mise. Il avait même affirmé, dans un premier temps, ne pas posséder le matériel permettant de lire cette cassette de format Caméscope. A vrai dire, DSK n’a guère le choix : s’il avoue l’avoir regardée, la justice lui reprochera de n’avoir pas transmis cette pièce importante au procureur de Paris, comme il en avait l’obligation ; s’il affirme l’avoir détruite, il peut être poursuivi pour « destruction de preuves ». On peut tout de même s’étonner du manque de curiosité du ministre, qui s’apprêtait à se lancer dans la bataille des municipales à Paris. Comment croire qu’en lui remettant la cassette Belot lui aurait simplement dit : « Cela parle des HLM de Paris ; ça peut t’intéresser. » De même, la perte de l’original d’une cassette confiée par une personne de confiance et portasnt sur un sujet si sensible paraît bien désinvolte.
En revanche, DSK n’a pas hésité une seconde, à la parution des confessions de Méry dans Le Monde : il a aussitôt appelé Me Alain Belot, lui fixant un rendez-vous à son bureau du conseil régional d’Ile-de-France. S’agissait-il de lui demander de se taire sur l’épisode de la cassette Méry, ce qui ressemblerait beaucoup à une subornation de témoin ? Ou l’ancien ministre a-t-il juste voulu avoir des éclaircissements sur la fameuse vidéo ?
Par ailleurs, une seconde information judiciaire, cette fois-ci pour « trafic d’influence », a été confiée au juge Brisset-Foucault. Elle vise à éclaircir les conditions dans lesquelles a été réglé le contentieux fiscal du couturier Karl Lagerfeld.
7 - Dans quelles conditions Karl Lagerfeld a-t-il bénéficié d’une remise fiscale ?
Tout le monde est au moins d’accord sur un point : c’est bien à l’occasion d’un rendez-vous concernant le redressement fiscal de Karl Lagerfeld que Me Belot a remis la cassette originale à DSK. Un rendez-vous qui s’est déroulé dans des conditions particulières, non pas à Bercy, mais dans un petit bureau du ministère de l’Industrie, rue de Grenelle, sans secrétariat. Il est très inhabituel qu’un ministre traite un dossier individuel sans être assisté d’un conseiller technique de son cabinet ou d’un haut fonctionnaire des impôts. A fortiori lorsque l’interlocuteur est un ancien collaborateur du ministre.
Le dossier Lagerfeld traîne depuis de longues années à Bercy. Il a débuté par un contrôle sur pièces portant sur les années 1982 à 1984, qui s’est soldé par un premier avis de recouvrement du 30 novembre 1989. Le couturier, qui s’estimait, à tort, exonéré par sa qualité de résident monégasque, s’est vu réclamer, avec les pénalités, une somme faramineuse. Un premier règlement est intervenu, en 1995, à propos des années fiscales de 1989 à 1991. Alain Lamassoure, qui était ministre du Budget à l’époque, confirme qu’il a donné son aval au redressement proposé par la Direction générale des impôts. Un nouveau contentieux a été réglé, en août 1999, quatre mois après la visite de Me Belot. Cette fois-ci, DSK reconnaît avoir ramené l’amende de 80 à 46 millions de francs. Karl Lagerfeld confirme à L’Express qu’on lui a réclamé 140 millions de francs pour la période postérieure à 1990. Il avait déjà fait l’objet d’un précédent redressement dont il ne dévoile pas le montant. C’est pour comprendre cette étonnante négociation que le juge Brisset-Foucault a saisi le dossier fiscal du créateur de mode, à Bercy, ainsi qu’au cabinet de Me Belot. La justice s’apprête à entendre toutes les personnes liées à ce dossier à tiroirs, qui pourrait réserver bien des surprises.
8 - Quelles sont les autres procédures judiciaires engagées contre DSK ?
L’ancien ministre de l’Economie est poursuivi dans deux autres dossiers. D’abord, celui de la Mutuelle nationale des étudiants de France (Mnef). En tant qu’avocat de la mutuelle étudiante, Dominique Strauss-Kahn participe, à compter d’octobre 1994, à des négociations avec la Compagnie générale des eaux (CGE). Objectif : que la CGE prenne une participation dans le capital d’un holding de la Mnef. Ce qui a lieu en juin 1996.
Pendant plusieurs mois, on n’entend plus parler de cette histoire. Quand, au début de 1998, commence à se répandre une rumeur désagréable sur DSK : on murmure qu’il aurait plus joué un rôle d’intermédiaire ou d’apporteur d’affaires que d’avocat. Exaspéré, le ministre de l’Economie dément. Il n’empêche. Les juges Armand Riberolles et Françoise Neher, qui enquêtent depuis plusieurs mois sur les dérives de la Mnef, s’interrogent. DSK, qui a perçu 603 000 francs d’honoraires, a-t-il réellement effectué une prestation pour le compte de la Mnef ? Une question d’autant plus pertinente que certains protagonistes affirment que DSK a bien participé aux négociations, d’autres jurant le contraire. Survient un coup de théâtre, le 14 octobre 1999. Ce jour-là, Philippe Plantagenest, ex-directeur du cabinet du patron de la Mnef, Olivier Spithakis, admet, devant les juges, avoir antidaté la lettre de mission mandatant DSK pour conseiller la Mnef dans ses négociations avec la CGE. Daté du 13 décembre 1994, ce courrier a été rédigé plus tard, à la demande de Spithakis, sans doute en décembre 1995 ou janvier 1996. Quant à la réponse de Strauss-Kahn du 19 décembre 1994, acceptant la mission, « elle est par conséquent également antidatée », confesse encore Plantagenest. Une information judiciaire pour « faux et usage de faux » - visant nommément DSK - est ouverte. Le 14 décembre 1999, il est mis en examen. En avril 2000, les avocats de DSK, qui font valoir que le faux n’est qu’une erreur matérielle, demandent donc un non-lieu pour leur client. Seront-ils suivis par le parquet ? Rien n’est moins sûr.
Quelques semaines après cette première mise en examen, DSK est de nouveau rattrapé par la justice. Le 6 janvier 2000, la juge Eva Joly le met en examen - dans l’affaire Elf, cette fois. La magistrate lui reproche d’avoir fait prendre en charge par une filiale suisse d’Elf le salaire d’Evelyne Duval, son ancienne secrétaire au ministère de l’Industrie, alors qu’elle travaillait au Cercle de l’industrie. Une association fondée à l’initiative de DSK ayant pour vocation la défense des intérêts des grandes entreprises françaises à Bruxelles. Evelyne Duval, qui a reconnu n’avoir jamais travaillé pour la compagnie pétrolière, percevra 192 000 francs en 1993. Dans un premier temps, en novembre 1999, Evelyne Duval assurera avoir été recrutée par le bureau du Cercle. Une façon de dédouaner DSK. Or, selon nos informations, mardi 26 septembre, en pleine tempête médiatique de l’affaire Méry, Evelyne Duval est en partie revenue, devant la juge Joly, sur ses déclarations initiales : DSK, a-t-elle déclaré, lui aurait dit qu’elle serait rémunérée par Elf. Un élément inédit qui accable un peu plus l’ancien ministre de l’Economie.
9 - Jospin est-il atteint ?
« Depuis un an et la démission de Strauss-Kahn, nous traînons deux boulets, confie un conseiller du Premier ministre : DSK et la Corse. » Mais, contrairement à ce que le chef du gouvernement a pu redouter au moment où le nom de l’ancien ministre des Finances est revenu dans l’actualité, la multiplication des affaires dans lesquelles l’ex- « enfant prodige » de la gauche est mis en cause a surexposé DSK tout en protégeant Jospin : « Englobé, pas touché », résume-t-on à Matignon.
Ce sont deux autres erreurs qui expliquent sa chute dans les sondages : d’une part, il a laissé trop d’espace à Jean-Pierre Chevènement, dont il a mal géré le départ. D’autre part, en jouant l’opinion contre les patrons routiers dans le conflit sur le prix de l’essence, il a montré qu’il n’avait pas compris les attentes des Français en matière économique et sociale. Aujourd’hui, il s’applique donc à montrer de nouveau un visage plus humain que celui du gestionnaire brutal campé sur le perron de Matignon : il communique sur sa passion du basket à l’occasion de la finale olympique ; il apparaît sans veste au conseil national du PS ; il préfère déjeuner avec les militants plutôt que de s’asseoir à la table officielle ; il accepte d’évoquer les valeurs de l’amitié avec Michel Drucker dans l’émission consacrée à Claude Allègre. « C’est le retour du fils du peuple », ironise un député socialiste... Toutefois, pas question, pour le moment, d’une intervention télévisée afin de renouer le lien avec les Français : « On passerait vingt minutes sur DSK : non merci ! » soupire un conseiller.
Depuis le 24 septembre, les avis sont unanimes : rattrapé par les affaires pour la troisième fois en un an, DSK n’a plus d’avenir politique. Aujourd’hui, Strauss-Kahn, qui a été l’une des personnalités les plus prometteuses de la « génération Jospin », a perdu sa crédibilité. En privé, ceux qui ont été proches de lui regrettent au mieux sa « légèreté », au pis ses « méthodes de voyou ». Ce qu’il veut faire ? « C’est à lui de le décider », soulignent encore plusieurs dirigeants du PS, la bouche en cœur. Les mêmes qui énumèrent : un poste à la direction du parti, pas possible ; un rôle au congrès socialiste de Grenoble, à la fin de novembre, pas possible ; maire de Sarcelles ou député, pas possible ; la fondation Jean-Jaurès, très difficile. DSK reste libre. Libre de choisir de partir.
10 - La cohabitation peut-elle tenir jusqu’en 2002 ?
L’heure n’est plus aux communiqués. Le 20 mai 1998, après une violente querelle entre la droite et la gauche à la suite d’un rebondissement dans l’affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris et d’une déclaration d’Elisabeth Guigou sur le chef de l’Etat - un justiciable comme les autres - l’Elysée et Matignon avaient publié un texte commun pour calmer le jeu.
Cette fois, la trêve n’a pas été signée, même si elle s’est imposée après une phase tendue. Chirac comme Jospin y ont intérêt : « C’est la fable de la grenouille et du scorpion, relève un proche du chef de l’Etat. Si le scorpion pique la grenouille au milieu du fleuve, les deux coulent. » Le sondage Ifop-L’Express publié la semaine dernière, qui montrait une lassitude de l’opinion face au duel annoncé entre le président et le Premier ministre, a sonné les chiraquiens. Dans la foulée, Devedjian justifiait son propos sur la nécessité de « tirer un trait sur le passé » en expliquant : « Il y a un moment où il faut décrocher le téléphone rouge, sinon c’est le conflit nucléaire. »
Le 22 septembre, deux « vieux grognards » se parlent, justement, au téléphone : le socialiste Henri Emmanuelli appelle le chiraquien Bernard Pons pour lui assurer que les révélations du Monde ne doivent rien au PS. Puis il fulmine contre certains juges et égrène une liste de journalistes qu’il accuse de tous les maux. Si ces deux-là, que tout sépare, parviennent à se parler, c’est que la guerre totale a encore été évitée.