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Parmalat illustre les dérives financières du capitalisme
La justice italienne a lancé des mandats d’arrêt contre d’ancien dirigeants du groupe et du cabinet d’audit.
Londres de notre correspondant
Le cinquième étage de Bermuda House, un bâtiment anonyme niché au centre de Georgetown, le chef-lieu des îles Caïmans, abrite les bureaux de Grant Thornton. La filiale de la compagnie d’audit américaine, forte de huit professionnels, se cache derrière l’enseigne Caribbean Management, comme le veut la règle de discrétion dans le paradis fiscal des Caïmans.
Le statut offshore de ces trois îlots des Antilles permet aux établissements financiers de franchir toutes les frontières traditionnelles des métiers de la finance.
Le chef de Caribbean Management, Ian Johnson, avait la charge de superviser les clients domiciliés dans ce minuscule territoire. A l’exception notable d’une société : la filiale du groupe agroalimentaire italien Parmalat, Bonlat Financing Corporation. Cette compagnie-écran, immatriculée depuis quatre ans dans la colonie britannique, dépendait directement de Grant Thornton Italia (GTI). Aujourd’hui, les deux commissaires de GTI qui avaient certifié les comptes truqués de Bonlat figurent parmi les vingt personnes entendues par la justice italienne. Et pour cause, cette entité était au centre d’une toile d’araignée de sociétés fictives fondées par les dirigeants de Parmalat et basées dans une kyrielle de paradis fiscaux et grandes places financières sur deux continents.
Grant Thornton International a certifié les comptes de l’ensemble du groupe Parmalat de 1990 à 1999. A la suite d’une nouvelle législation italienne obligeant les sociétés à changer de cabinet comptable tous les neuf ans, le groupe a requis les services de la firme britannique Deloitte & Touche. Mais pour garder Grant Thornton, les dirigeants de Parmalat avaient créé la désormais célèbre Bonlat à l’abri des regards dans les îles.
Depuis le déclenchement du scandale Parmalat, Grant Thornton vit sous l’épée de Damoclès des enquêtes judiciaires des parquets de Milan et de Parme sur l’énormité des manipulations comptables. Les experts antifraude reprochent d’abord à GTI de ne pas avoir respecté les directives de la maison mère, Grant Thornton International, en matière d’échange de correspondance. La filiale italienne a également pris pour argent comptant le faux fax de la Bank of America confirmant l’existence d’un compte de Bonlat détenant les 3,9 milliards d’euros qui se sont volatilisés. L’auditeur, de surcroît, ne se serait guère interrogé sur la raison d’être du mystérieux fonds mutuel Epicurium basé également aux îles Caïmans et dans lequel Parmalat avait investi 500 millions d’euros.
Enfin, l’auditeur italien n’a rien trouvé à redire au recours par Parmalat à plusieurs sociétés boîtes aux lettres enregistrées auprès de Maples & Calder, un cabinet d’avocats comme cette place financière offshore en compte tant. Pourtant, si l’on en croit le Wall Street Journal de mercredi 31 décembre, les juges italiens sont étonnés de la simplicité voire de l’amateurisme des méthodes employées par les fraudeurs.
Quelle que soit la suite judiciaire que connaîtra l’affaire, pour la réputation de la compagnie, le dommage potentiel de la certification de bilans non fiables est énorme. Maladresses, imprudence : des commentateurs évoquent le spectre du scandale Enron et de la chute du cabinet Arthur Andersen.
Une comparaison qu’a rejetée, dans une déclaration au Financial Times, le directeur général, David McDonnell, pour qui "le pire qu’on puisse nous reprocher est d’avoir été dupes". Grant Thornton souligne qu’à l’inverse d’Andersen, aucun document n’a été détruit. Selon lui, si comparaison il y a, c’est avec la chute, en 1995, de la prestigieuse banque britannique Barings, victime des agissements du trader Nick Leeson. Ce dernier avait caché ses pertes dans un compte spécial à l’insu des commissaires aux comptes et de ses supérieurs. M. McDonnell fuit aujourd’hui les journalistes, comme l’attestent les appels en vain du Monde à Ford Communications, une petite société de relations publiques engagée pour faire écran.
Ce dossier met en lumière le rôle joué par le trio banques d’affaires-cabinets juridiques-sociétés d’audit (et pour les grands coups, un spécialiste en communication) dans toutes les grandes opérations boursières. Vérifier les comptes, évaluer les perspectives en matière de profits ou de parts de marché, préparer les documents réclamés par la Bourse et régler l’aspect fiscal : le rôle de l’auditeur est à la fois essentiel et fastidieux, comparé à celui du banquier d’affaires. C’est seulement dans les PME, la clientèle convoitée par Grant Thornton, ou auprès de grands patrons que le comptable peut également jouer le rôle de conseiller financier occulte.
Les chefs d’entreprise entretiennent des relations complexes avec leurs conseils. Plus particulièrement depuis 1995 quand les cabinets d’audit se sont lancés dans la banque d’investissement. Pourtant, le profil type du comptable, être mesuré, prudent et partisan du compromis, ne correspond guère à celui du banquier, à l’esprit radical, qui maîtrise davantage l’appréciation des risques industriels. L’affaire Parmalat démontre aussi la dérive de cette course aux contrats dans des bureaux d’audit décentralisés, composés de féodalités nationales quasi autonomes par rapport à la maison mère.
Pour les îles Caïmans, cinquième place financière mondiale, qui compte plus de sociétés enregistrées que d’habitants, l’affaire Parmalat tombe au plus mal. Après des scandales style BCCI, Bank of New York, Noriega et autres délits d’initiés, Georgetown s’est efforcée d’exorciser sa mauvaise image de marque. Juré, promis, les mauvaises habitudes ont disparu. Finies les valises bourrées de billets verts acceptées les yeux fermés par des banquiers si discrets qu’en comparaison, les Suisses passaient pour des bavards.
Reste qu’en dépit de la promulgation d’une loi antiblanchiment et du renforcement des pouvoirs de l’organisme de régulation, les îles Caïmans conservent une réputation de sanctuaire de l’argent sale. Ainsi, en dépit des pressions de la Grande-Bretagne, ce confetti de l’Empire regimbe à appliquer la directive européenne sur l’épargne en vue de lutter contre l’évasion fiscale. Les compagnies sont autorisées à utiliser le prête-nom pour cacher l’identité de leurs directeurs ou actionnaires.
Le 22 décembre, le ministre de la justice local a chargé la police d’enquêter sur Bonlat. L’information n’a fait qu’un entrefilet dans le quotidien Caymanian Compass.