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Bernadette Chirac
Chirac à demi-mot sur l’affaire Méry
Après avoir longtemps refusé d’en parler, le chef de l’Etat a fini par se confier à des proches. Mais sans dire l’essentiel
Une fois, une seule, la cassette de Jean-Claude Méry s’est invitée à déjeuner à l’Elysée. Le 26 octobre, Jacques Chirac reçoit une dizaine d’élus de l’opposition, comme il le fait régulièrement. Le président déplore la dégradation du climat politique suscitée par les affaires. Et se montre catégorique sur une date clef évoquée dans le témoignage de Jean-Claude Méry : le 5 octobre 1986.
Info ou intox ?
Le promoteur, ancien membre du comité central du RPR, racontait, dans son document testament, une scène qui se serait déroulée ce jour-là dans le bureau du chef de cabinet de Jacques Chirac à Matignon, Michel Roussin, auquel Méry aurait remis 5 millions de francs en liquide, en présence de celui qui, à l’époque, était encore Premier ministre. « On a vérifié, indique le chef de l’Etat le 26 octobre dernier, du matin jusqu’au soir, je n’étais pas à Matignon. » Info ou intox ? Le président ne précise pas ce qu’il faisait ce dimanche et aucun convive ne l’interroge. Tout juste Chirac assure-t-il que, même s’il révélait son emploi du temps, il ne serait pas écouté. « Cela plaît à beaucoup de monde, cette histoire, et ça m’étonnerait que ça s’arrête comme ça », ajoute-t-il, fataliste. En quelques minutes, le sujet est expédié. Le 17 octobre, devant d’autres députés, Chirac n’avait rien dit ; même mutisme le 15 novembre, au cours d’un déjeuner comparable.
Le chef de l’Etat a longtemps donné l’impression à certains élus de sous-estimer les dégâts engendrés, préférant « faire le gros dos », comme il dit. « Souviens-toi de l’affaire de Bernadette (1). La campagne va commencer et on va vouloir me sortir des tas de dossiers », confie-t-il à un proche. Il refuse même, dans un premier mouvement, de faire vérifier sur ses agendas de l’époque ses activités du 5 octobre 1986. Puis le président finit par accepter que soient effectuées les recherches sur son emploi du temps. La veille, il rentrait d’un voyage au Maroc ; le lendemain matin, il participait à une émission de radio. Mais le 5 ? « J’ai cru deviner de ses propos qu’il savait désormais ce qu’il a réellement fait ce jour-là, mais qu’il n’avait absolument pas envie de le dire », raconte un fidèle. Là encore, le doute plane : Chirac a-t-il trouvé un alibi qui le disculpe, mais qu’il ne peut avouer, ou veut-il rassurer ses amis, quitte à prendre quelques libertés avec la vérité ?
Chirac choisit le silence
Dans ces conditions, la gestion de la contre-offensive se révèle complexe, voire actuellement impossible. Au début d’octobre, un débat anime l’Elysée : certains, comme le secrétaire général, Dominique de Villepin, poussent à une explication offensive et publique ; d’autres rétorquent : « Se justifier sous une telle pression, c’est montrer que vous êtes mal à l’aise. » Tous espèrent encore un effet boomerang, à partir des investigations du juge sur la contrepartie fiscale qu’auraient obtenue Méry et Karl Lagerfeld de la part de Dominique Strauss-Kahn. Le président, qui n’aborde déjà pas volontiers la question avec sa garde rapprochée, choisit de se taire. Il cible ses interventions sur des sujets qui le rapprochent des préoccupations quotidiennes des Français, tels le naufrage du pétrolier Ievoli Sun ou la crise de la vache folle.
Il n’a pas seulement une contrariété de cassette, il a aussi un problème de stéréo. A longueur de journée, un homme multiplie les sous- entendus sur le passé : celui qui « n’est plus un ami », Jean Tiberi. Le maire de la capitale affirme carrément, dans le Figaro-Magazine, à propos du système décrit par Méry : « Je me suis toujours demandé pourquoi Chirac ne m’avait pas mis dans le coup, tout en m’en félicitant aujourd’hui. » Pour l’Elysée, le dossier parisien reste une « épine dans le pied » qui blessera pendant plusieurs mois.
La grande affaire, c’est le manque d’idées
La cohabitation pâtit de cette atmosphère. « Le président se dit que, si Lionel Jospin avait voulu empêcher tout cela, il aurait pu le faire, avance un chiraquien. L’expression socialiste n’a pas été contrôlée. » Le livre d’Arnaud Montebourg (La Machine à trahir ) est cité à l’appui de la démonstration. Or le député de Saône-et-Loire, s’il rencontre un succès de librairie - trois semaines après sa parution, l’ouvrage en est à sa troisième réimpression, tiré à 23 000 exemplaires - connaît un fiasco à l’Assemblée : il affirme avoir reçu « 17 engagements de soutien », mais aucun n’est public. « J’ai convaincu des juges, des électeurs, je saurai convaincre des députés, assure Montebourg. De toute façon, c’est ma dernière station-service avant le désert. »
Les députés ne se font jamais interpeller sur la cassette dans leur circonscription. Même François Hollande, député socialiste en pleine Corrèze chiraquienne, n’a entendu aucune réflexion. « Le silence est peut-être pire », note néanmoins un ancien ministre de droite. Le député UDF de Loir-et-Cher, Maurice Leroy, a ainsi rendu compte au conseiller du président, Jérôme Monod, des réactions du terrain : « Le problème, ce n’est pas la cassette. Regardez Mitterrand ! Il avait autrement plus de casseroles et cela ne lui a pas porté tort. Ce qui manque aujourd’hui, c’est un projet. Quand il n’y a plus aucun débat d’idées, il ne reste que les affaires. »
(1) Pendant la campagne de 1995, l’épouse de Jacques Chirac fut soupçonnée d’avoir réalisé une plus-value sur la vente de terrains au Port autonome de Paris.