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Les trente ans de baraka judiciaire de Chirac
Depuis l’annonce de son renvoi en correctionnelle, Chirac jure qu’il est un "justiciable comme les autres". Son avocat, Jean Veil, en a même rajouté une louche, sur France 2 (30/10), en expliquant que son client faisait "un parcours de justiciable de droit commun, normal, comme tous les français". Sauf que tous les français ne se retrouvent pas e correctionnelle pour détournement de fonds publics...
Durant plus de trente ans, Chirac n’a en effet pas été traité comme tout un chacun. Avant d’être protégé par une immunité présidentielle taillée sur mesure, l’ancien maire de Paris a bénéficié d’une incroyable baraka judiciaire grâce à des procureurs forts serviables, à des avocats adroits, à un peu de chance et à quelques coups tordus.
En témoignent 13 affaires qui ont émaillé la carrière de Chirac et dont la plupart ont été révélées par "Le Canard".
En mars 1977, dès son élection à la Mairie, Chirac accorde de copieuses subventions à la fondation Pompidou, dont il est le trésorier. Un an plus tard, cette fondation achète, à sa demande, un terrain de 5 hectares qui jouxte son château de Bity, en Corrèze. Officiellement, il s’agit de construire une maison de retraite, mais celle-ci ne verra jamais le jour. Le but de l’opération est d’assurer la tranquillité du château, menacé par une colonie de vacances. “Le canard” déballe toute l’affaire en 2001, mais la justice estime qu’elle est prescrite.
En 1987, un magistrat démantèle un vaste trafic de transformations illégales de logements en bureaux. La Mairie est mise en cause. Mais l’intermédiaire qui échangeait des valises de billets contre des autorisations bidos est averti, par le cabinet de Pasqua, de son arrestation imminente. Quelques jours passent, et il est exfiltré à l’étranger. Quand aux juges, ils se rabattent sur les second couteaux.
En 1989 à la veille des municipales, “Le Canard” raconte comment le RPR a truqué les listes électorales dans les IIIème, XIIIème, XIXème et XXème arrondissements. Dix-sept ans durant, une escouade de juges se refileront cette patate chaude sans jamais oser mettre en cause le grand chef. Seuls quelques seconds couteaux seront condamnés en décembre 2006.
En avril 1990, une filiale d’une société d’HLM de la Ville de Paris achète, rue du Bac, un très joli logement, agrémenté d’un vaste jardin privatif. Quel rapport avec les HLM ? Aucun. Il s’agit juste de faire bénéficier le locataire Chirac d’un loyer d’ami. “Le Canard” sort l’affaire en mars 1995. Cette fois, elle n’est pas prescrite, mais le procureur Gabriel Bestard classe le dossier sans suites en novembre 1995. Juste après sa nomination par Chirac.
En 1991, “Le Canard” déterre les marchés truqués de l’imprimerie municipale, la SEMPAP. Il faudra attendre 1996 pour qu’une information judiciaire soit ouverte. Des documents accablants pour Chirac sont saisis et le montant des sommes détournées atteint les 15 millions d’euros. Le décès du directeur de la SEMPAP empêchera les magistrats de remonter la piste.
En 1994, le juge Eric Halphen met en détention un vieux client du “Canard”, le collecteur de fond du RPR Jean-Claude Méry. L’affaire des HLM de Paris parviendra jusqu’aux portes de l’Elysée sous la forme d’une convocation adressée à “Chirac Jacques”, en 2001. Mais l’intéressé sort alors sa botte secrète : son immunité présidentielle est étendue à ses anciennes activités municipales grâce au Conseil Constitutionnel et à son président Roland Dumas. La Constitution est même modifiée dans ce sens en janvier 2007.
En 1995, la justice découvre, à la suite du “Canard”, les fausses factures des lycées d’Ile-de-France. Michel Roussin, directeur de cabinet du Chirac à la mairie, et Louise-Yvonne Casetta, trésorière occulte du RPR, sont condamnés avec quarante autres prévenus en 2005. Dans ses confessions filmées, et rendues publiques après sa mort, Jean-Claude Méry affirmait avoir remis à Chirac 5 millions de francs en espèce. Mais le nouveau “statut pénard” du chef de l’Etat empêche les juges d’aller plus loin.
Les mêmes magistrats découvrent, au hasard de leur enquête, que Chirac, sa femme et sa fille, ont versé 2,4 millions de francs en liquide à une agence de voyage pour régler leurs billets d’avion. D’où provenaient ces espèces ? Chirac est désormais intouchable et les juges se déclarent incompétents en 2001.
Une autre enquête ouverte sur la faillite de la compagnie Euralair montre, cette fois, que Jacques et Bernadette Chirac ont souvent voyagé sans payer et pourraient être complice d’abus de biens sociaux. Coup de chance, les délits sont trop anciens pour que l’ancien président soit mis en cause.
En janvier 1997, le juge Desmure met en examen l’ex-directeur de l’architecture de la Mairie, Jean Godfroid pour une nouvelle affaire de fausses factures. Cet homme, mrotégé de Bernadette, distribuait chaque année pour 150 millions d’euros de marchés. Seul le menu fretin reste dans les filets du juge. Une fois encore, la loi du silence a été respectée.
En avril 1997, “Le Canard” met au jour le trafic des faux électeurs du Vème arrondissement. Lequel a permis de doper les listes RPR conduites durant 18 ans par Chirac et Tiberi. Paralysés par le statut pénal de l’ancien maire, les juges ne s’intéressent qu’à Tiberi qui sera condamné (en première instance) en 2009.
En 2002, un rapport de l’inspection générale de la Mairie dévoile le montant des “frais de bouche” du couple Chirac : 14 millions de francs entre 1987 et 1995. Soit 4000F de victuailles par jour. Une plainte est déposée par Dalanoë. Mais la justice estime que les faits sont prescrits.
Après un abracadabrantesque marathon judiciaire, Alain Juppé et quelques huiles du défunt RPR sont condamnés, en 2004, pour une première affaire d’emplois fictifs au bénéfice du RPR. Mais le grand chef n’a pas été inquiété.
Les meilleures histoires ont une fin. Après la parution de plusieurs articles du “Canard” et le dépôt d’une plainte par un militant écolo, la deuxième affaire d’emplois fictifs va se révéler fatale pour l’ancien chef de l’Etat. Pourtant, Chirac ne s’en sort pas si mal. Comme en témoigne l’un de ses ex-collaborateurs, des petites mains ont passé des nuits entières, en 1999, à rédiger des documents bidons pour camoufler une partie des emplois fantômes. Et la justice n’y a vu que du feu. En raison de la prescription, la juge Xavière Simeoni a dû aussi envoyer à la poubelle 14 emplois suspects. Mais elle a quand même marqué un but en pleine lucarne.