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Publication originale The Guardian, 15 décembre 2008.
Par David Adam, The Guardian, 9 décembre 2008, traduction Nicolas Sautet pour Contre Info

L’objectif des 450 ppm de CO2 ne sera pas respecté, avertissent les scientifiques

« Il faut alerter tout le monde sur le fait qu’en ce moment, nous sommes à la limite supérieure du pire scénario. Je crois que nous devons lutter pour respecter les 450 ppm, mais je crois que nous devrions nous préparer au fait que les 550 ppm seront vraisemblablement atteints. La cible des 450 ppm est incroyablement difficile à atteindre, » avertit Bob Watson, ancien responsable du GIEC. Le respect de la limite des 450 ppm requiert une diminution immédiate de 5% des émissions par an dans le monde développé. L’objectif de 20% à horizon 2020, pourtant salué comme un grand succès, est loin du compte.

Durant la conférence universitaire sur le réchauffement climatique tenue à la Exeter University cet été, le climatologue Kevin Anderson a éprouvé devant le public d’experts rassemblés un sentiment étrange : il a souhaité avoir tort. Sentiment partagé par nombre de ceux qui savaient ce qu’il s’apprêtait à dire. Les conclusions d’Anderson avaient déjà causé certains remous dans les cercles scientifiques et politiques. Même les activistes engagés déclaraient que leurs implications les avaient terrifiés.

Anderson, un expert au Tyndall Center for Climate Change Research de l’Université de Manchester, était sur le point d’envoyer la plus sombre dépêche jamais envoyée de la ligne de front de la guerre contre le changement climatique.

Malgré tous les discours des politiques, les avertissements scientifiques, les grands titres dans les médias et les promesses des entreprises, il allait affirmer que les émissions de carbone étaient en train de monter en flèche, hors de contrôle, bien au dessus des sombres scénarios contenus dans le rapport publié l’année dernière par le GIEC et dans le rapport Stern. La bataille contre les dangers du changement climatique était perdue, et le monde devait se préparer à ce que les choses aillent mal, très mal.

« En tant qu’universitaire, j’aurais aimé qu’on me dise que c’était un très bon travail et que les conclusions étaient solides », déclare Anderson. « Mais en tant qu’être humain, j’aurais désespérément voulu que quelqu’un pointe une erreur, et qu’on me dise que j’avais tout faux. »

Personne ne le fit. La crème de la communauté scientifique des climatologues britanniques conserva le silence, stupéfaite, lorsque Anderson montra que les émissions de carbone depuis 2000 avaient augmenté bien plus vite que quiconque ne l’aurait crû possible, principalement en raison du boom économique d’un monde en développement basé sur le charbon. Il y a tellement de pollution supplémentaire, précise-t-il, que la plupart des objectifs climatiques débattus par les politiques et les activistes sont au mieux fantaisistes, et au pire « dangereusement malavisés ».

Utilisant le jargon en vigueur pour décrire l’accumulation régulière de dioxyde de carbone dans la mince couche atmosphérique, il a averti qu’il serait « improbable » que les niveaux puissent être limités à 650 parts par million (ppm).

Le niveau de CO2 est actuellement de 380ppm, soit 280ppm de plus qu’à l’époque de la révolution industrielle, et il augmente de plus de 2ppm par an. La position officielle du gouvernement est que la communauté internationale devrait avoir pour objectif de limiter cette élévation à 450ppm.

Les résultats scientifiques sont encore parcellaires, mais des experts disent que cela pourrait offrir une chance raisonnable de limiter une éventuelle montée des températures à 2°C au dessus de la période pré-industrielle, seuil que l’Union Européenne définit comme dangereux. (L’augmentation de température est déjà de 0.7C et un supplément estimé à 0.5°C est garanti, en raison des émissions passées.)

Les graphiques affichés sur les écrans géants au dessus d’Anderson tenaient un autre discours. Graphique après graphique, les courbes représentant les fumées crachées par les cheminées, les échappements et les moteurs d’avions, qui auraient dû s’incliner en une courbe rapide vers le bas, se redressaient au contraire vers le haut.

A 650ppm, les recherches actuelles indiquent que le monde pourrait fait face à une augmentation catastrophique de la moyenne des températures de 4°C. Mais, prévient Anderson, même ce scénario inquiétant ne pourrait être réalisé que si les pays riches adoptaient « une réduction draconienne des émissions en une décennie ». Seule un « récession économique planifiée » sans précédent pourrait y suffire. La crise financière actuelle ne s’en approcherait même pas.

Cause Perdue

Anderson n’est pas le seul expert à s’inquiéter du fait que les objectifs actuels soient désespérément optimistes. Nombre de scientifiques, de politiques et d’activistes admettent en privé que l’objectif des 2°C est une cause perdue. Demandez leur des prévisions après un dîner et les 650 ppm l’emporteront certainement sur les 450ppm.

Bob Watson, le scientifique en chef du Ministère de l’Environnement britannique et l’ancien président du GIEC, avertissait cette année que le monde devait se préparer à une augmentation de 4°C, ce qui éliminerait des centaines d’espèces, créerait des pénuries de nourriture et d’eau dans les pays vulnérables et causerait des inondations qui déplaceraient des centaines de millions de personnes. Le réchauffement serait encore plus sévère sur les pôles, ce qui pourrait accélérer la fonte des glaces du Groenland et de l’Antarctique Occidentale.

Watson prévient : « Nous devons alerter tout le monde qu’en ce moment nous sommes tout en haut de la fourchette haute du pire des scénarios. Je pense que nous devrions nous battre pour les 450 [ppm] mais je crois que nous devrions nous préparer à ce que les 550 [ppm] soient un résultat plus probable. » Atteindre l’objectif de 450ppm, disait-il, serait « incroyablement difficile. »

Un rapport du gouvernement australien publié cet automne estime que l’objectif de 450ppm était si ambitieux qu’il pourrait ruiner les tentatives d’un nouvel accord global sur le réchauffement climatique à Copenhague l’année prochaine. Le rapport, de l’économiste Ross Garnaut, surnommé le « Rapport Stern Australien », prévient que les nations doivent accepter qu’un réchauffement plus conséquent soit inévitable, ou bien risquer un échec qui « hanterait l’humanité jusqu’à la fin des temps. »

On y lit que les nations développées telles que le Royaume-Uni, les USA et l’Australie, devraient réduire leurs émissions de dioxyde de carbone de 5% par an pendant la prochaine décennie pour atteindre l’objectif de 450ppm. Le Britain’s Climate Change Act 2008, la législation la plus ambitieuse de son espèce dans le monde, entend réduire les émissions d’environ 3% par an jusqu’en 2050.

Garnaut, qui enseigne l’économie à la Melbourne University, déclare qu’ « atteindre l’objectif de 450ppm exigerait des contraintes d’émissions plus drastiques que maintenant [...] La seule alternative serait d’imposer des contraintes encore plus fortes sur les pays développés à partir de 2013, et ça ne semble pas réaliste pour le moment. »

Le rapport ajoute : « Le résultat dérangeant de cette arithmétique implique que se focaliser en ce moment uniquement sur un objectif de 450ppm pourrait avoir pour résultat de fournir une autre raison de ne pas parvenir à des accords internationaux sur la réduction des émissions. Dans le même temps, le coût d’un effort excessif sur un objectif improbable pourrait faire manquer une opportunité historique d’obtenir un accord pour une stabilisation à 550ppm - un résultat international plus modeste mais encore difficile. Un accord effectif autour de 550ppm serait beaucoup plus bénéfique que la continuation du business as usual. »

Henry Derwent, l’ancien président de la délégation Britannique aux négociations internationales sur le climat, maintenant président de l’International Emissions Trading Association, estime qu’un nouveau traité sur le climat ne comprendra probablement pas d’objectif de stabilisation, que ce soit 450 ou 550ppm.

On doit arrêter de parler et de penser en ces termes ou sinon les politiques sont dans l’impasse, dit-il. Beaucoup de petites îles seront inondées par la montée des eaux avec un réchauffement global déclenché par des niveaux de carbone aussi faibles que 400ppm. « Il est vraiment difficile pour des pays de signer quelque chose qui leur fera perdre la moitié de leur territoire. Cela ne va pas marcher. »

Le nouvel accord de Copenhague devrait plutôt se focaliser sur des objectifs à court terme, comme des engagements fermes de réductions d’émission pour 2020, juge-t-il.

Pire moment

La hausse des chiffres des émissions dues à l’activité humaines intervient au pire moment, alors même que les scientifiques ont découvert que les forêts et les océans de la Terre pourraient perdre leur capacité d’absorption du carbone répandu dans l’atmosphère. La plupart des projections climatiques prennent pour hypothèse qu’environ la moitié de toutes les émissions de carbone soient réabsorbées dans ces puits naturels.

Les modèles informatiques prédisent que cet effet s’affaiblira lorsque le monde se réchauffera, et une série d’études récentes suggèrent que c’est d’ores et déjà le cas.

La capacité de l’Océan Austral à absorber le dioxyde de carbone s’est affaiblie d’environ 15% par décennie depuis 1981, alors qu’en Atlantique Nord, les scientifiques de l’Université d’East Anglia ont montré un déclin dramatique des puits de CO2 entre les milieux des années 1990 et 2000.

Une étude indépendante publiée cette année montre que la capacité des forêts à absorber le dioxyde de carbone anthropogénique (causé par l’activité humaine) faiblissait, parce que le changement de durée des saisons altérait le moment où les arbres passaient de l’état de puits de carbone à celui de source émettrice.

Les sols pourraient également relâcher leurs réserves de carbone : la preuve est apparue en 2005 qu’une vaste étendue de la Sibérie Occidentale subissait un dégel sans précédent.

Dans cette région, la plus large tourbière gelée du monde a commencé à fondre pour la première fois depuis sa formation il y a de cela 11000 ans. Les scientifiques pensent que la tourbière pourrait commencer à relâcher des milliards de tonnes de méthane emprisonnés dans les sols, un gaz à effet de serre 20 fois plus puissant que le CO2. L’Organisation Météorologique Mondiale a récemment annoncé la plus grosse augmentation des niveaux de méthane dans l’atmosphère depuis 10 ans.

Des experts affirment que la gravité des résultats des études récentes, combinée au boom sans précédent des émissions de carbones, nécessite une réévaluation urgente de la situation. Dans un article publié ce mois-ci dans la revue Climatic Change, Peter Sheehan, un économiste de l’Université australienne Victoria, écrit que l’ampleur des récentes émissions implique que les réductions de carbone préconisées par le GIEC pour stabiliser les niveaux dans l’atmosphère « ne peuvent pas être pris comme un guide fiable pour une décision politique immédiate ». Les réductions, dit-il, doivent être plus importantes et concerner plus de secteurs.

Plus tôt cette année, Jim Hansen, un climatologue expert de la NASA, a publié un article qui avertissait que les objectifs de CO2 mondiaux devaient être révisés de façon urgente pour prendre en compte le risque d’effet rétroactif sur le système climatique. Il a utilisé des reconstitutions du climat terrestre du passé pour montrer que l’objectif de 350ppm - niveau bien plus bas que celui atteint aujourd’hui - est nécessaire pour « préserver une planète similaire à celle sur laquelle la civilisation s’est développée et la vie sur Terre s’est adaptée ». Hansen a proposé que la Britain’s Royal Society et l’US National Academy of Sciences effectuent une révision conjointe de tous les résultats des recherches menées depuis la publication du rapport du GIEC.

Rajendra Pachauri, qui dirige le GIEC, affirme que suggérer que le rapport du GIEC ne soit plus à jour « n’est absolument pas une position valide »

Il précise que « les publications du GIEC ne sont pas basées sur deux années de littérature scientifique, mais sur 30 ou 40 années de recherches. Nous ne parlons pas d’un changement à court terme, nous parlons d’un changement majeur du système climatique. Je refuse d’accepter que quelques articles puissent influencer de quelque façon que ce soit les projections à long terme que le GIEC a fournies. »

Ce à quoi Watson réplique : « Même sans ces nouvelles données, il y avait assez [de résultats] pour que les décideurs pensent qu’une action urgente était absolument essentielle. Ces informations nouvelles ne font que renforcer cela et le crédibiliser davantage. C’était déjà très urgent. C’est devenu très, très urgent. »

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