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Thibault à quitte ou double
L’énigme de la crise sociale s’appelle Bernard Thibault. Le leader de la CGT, principal syndicat à la SNCF et à la RATP, est prêt à participer à des négociations. Mais comment faire accepter cette stratégie à une base décidée à en découdre et courtisée par les rivaux de SUD, intransigeants sur la réforme des régimes spéciaux ? Récit d’une semaine de tractations secrètes.
Ce mardi 13 novembre, lorsqu’il franchit vers 16 heures les grilles du ministère du Travail, à Paris, Bernard Thibault joue gros, très gros. Sa tête, tout simplement. Un véritable coup de poker. La grève contre la réforme des régimes spéciaux de retraite va débuter le soir même. Elle sera suivie, c’est sûr. Mais les sondages le montrent - le secrétaire général de la CGT n’en manque pas un -, les Français sont hostiles au mouvement. Pas question de grève par procuration du côté des employés du privé. Le numéro un de la CGT veut sortir de ce conflit la tête haute. S’il réussit, il entre officiellement dans le camp des syndicats réformistes, aux côtés de la CFDT Une révolution. S’il échoue, il rejoint le carré des irréductibles, les trotskistes de SUD et des cheminots FO. Il se met à dos les salariés du privé, qu’il veut tellement séduire. Le secrétaire général de la CGT sait que ce conflit ne ressemble en rien au long mouvement de 1995 contre les mêmes régimes spéciaux, qu’il avait luimême porté, pendant trois semaines, comme leader de la fédération des cheminots. A l’époque, le Premier ministre Alain Juppé avait dû battre en retraite. Mais Bernard Thibault a compris que Nicolas Sarkozy ne cédera pas. Le président de la République l’a dit et redit : « Il y aura des grèves, des manifestions, mais je tiendrai. » Le chef de l’Etat fait de cette réforme un symbole de la rupture. S’il échoue, rien ne sera plus possible. Le roi sera nu, sa majorité humiliée. Il a déjà fait, certes, quelques concessions, mais veut tenir bon sur le coeur de la réforme, comme le passage à 40 annuités de cotisations.
Quel parcours, pour ce gosse de banlieue ! C’est en 1995 que la France découvre cet homme de 36 ans, à la gueule de Jacques Dutronc. Enfant, Thibault ne lit pas les journaux. Le week-end, il bricole son Solex. Son père est bûcheron à la ville de Paris. Sa mère élève leurs trois enfants. A 16 ans, il entre dans un centre d’apprentissage de la SNCF Pas rebelle pour un sou. Ce n’est qu’en 1977, cette fois-ci salarié d’un atelier de mécanique, qu’il s’encarte à la CGT. Un vieux syndicaliste est harcelé par un petit chef. Cela ne lui plaît pas. Ce n’est qu’au moment de la chute du mur de Berlin... qu’il prend sa carte au Parti communiste. Mais, en 1999, il refuse de s’associer à une manifestation pour l’emploi qu’organise Robert Hue. C’est Louis Viannet, dit « Loulou », son prédécesseur à la tête de la centrale qui repère ce militant hors normes. Tant pis pour Maryse Dumas, l’actuel numéro deux de la CGT, jugée trop « dure ». En 1999, Bernard Thibault est élu secrétaire général de la CGT. Au printemps 2003, au moment de la grève sur les retraites du secteur privé, il est ovationné par les socialistes, jusque-là plus proches de la CFDT, réunis en congrès à Dijon.
Les acteurs du conflit
Aujourd’hui, le numéro un est fatigué. Et l’issue du conflit va peser sur son destin à la tête de la CGT. Songe-t-il à jeter le gant, comme en février 2005, avant le référendum sur le traité constitutionnel européen (voir encadré) ? Il dément fermement. Mais il a du mal à faire passer les réformes adoptées par le congrès d’avril 2004. La nouvelle répartition des cotisations notamment, qui doit privilégier les salariés des petites entreprises aux dépens des grosses fédérations. Il est écoeuré aussi. Début 2006, il a découvert une tête de porc devant sa maison. Il y a six mois, c’est un chat crevé. Ajoutez à tout cela des problèmes de dos. Des douleurs terribles.
Usé Thibault ? Paradoxe : alors que la grève débute, alors que, fin octobre, son ami Jean-Christophe Le Duigou a exigé le maintien des 37,5 années de cotisations - dont la CGT ne parlait plus depuis fort longtemps - prenant une posture dure, quitte à chauffer les esprits des grévistes, le leader de la CGT dispose pourtant d’un atout : le ministre du Travail, Xavier Bertrand. Cet homme habile, à la rondeur presque légendaire, pourrait un jour devenir Premier ministre, s’il réussit à mener à bien la réforme. En haut lieu, les rôles ont été savamment répartis. L’Elysée donne le la. A François Fillon, le chef du gouvernement, de se montrer ferme sur la réforme devant les députés et les sénateurs. A Xavier Bertrand de mettre les consignes en musique, mais sans accroc. Voilà pourquoi, ce jour-là, Bernard Thibault fait cette proposition : organiser des négociations entreprise par entreprise, mais en présence d’un représentant de l’Etat. L’entretien, auquel participent, côté CGT, le réformiste Jean-Christophe Le Duigou et le « dur » des cheminots, Didier Le Reste, est long, plus de deux heures, les discussions directes. Le vendredi précédent, le leader de la première organisation syndicale du secteur public avait adressé une lettre au ministre du Travail pour lui proposer une réunion tripartite, mais au niveau national. La réponse était tombée le lendemain, sèche, sans fioritures. C’est non. Les autres organisations syndicales, écrit-il, n’en veulent pas.
Pour le vérifier, dès le lundi 12 au matin, Bernard Thibault avait téléphoné à François Chérèque, le secrétaire général de la CFDT : « C’est vrai que tu ne veux pas de négociations tripartites au niveau national ? » « Oui, répond son interlocuteur, nous sommes totalement contre. » Les deux hommes discutent. Chérèque sent bien que Thibault cherche déjà une porte de sortie honorable. Ils parlent de cette proposition de discussion, entreprise par entreprise, avec un représentant de l’Etat. « Si tu proposes cette formule, je suis d’accord », dit le numéro un de la CFDT. Le samedi précédent, il a suggéré cette idée au ministre du Travail. Chérèque est serein. En 2003, quand il avait approuvé la réforme des retraites des fonctionnaires de François Fillon, alors ministre de l’Emploi, cette signature lui avait valu le départ de dizaines de milliers d’adhérents. Cette fois, il est même prêt à aider Thibault. Il l’a dit à ses troupes. « Nous avons besoin de deux cultures qui se confrontent, et qui doivent chacune évoluer », confie-t-il. A la suite de ce coup de fil, le leader de la CGT a téléphoné aussi à JeanClaude Mailly, le secrétaire général de FO. Mêmes questions, mêmes réponses.
Mercredi 14 novembre, après 19 h 30, sur le plateau de FR3, François Chérèque appelle à la suspension du mouvement. Le ministre du Travail lui a fait savoir que la pénibilité, sa revendication numéro un, serait au menu des négociations. A 21 heures, au siège de la CGT à Montreuil, la réponse de Xavier Bertrand aux propositions de Thibault vient d’arriver. Que dit-elle ? Oui au deal avancé par le cégétiste. Les discussions se dérouleront entreprise par entreprise, en présence d’un représentant de l’Etat. Les négociateurs auront un mois pour négocier. Pendant ce temps, promis, le gouvernement n’interviendra pas. En présence des secrétaires des fédérations concernées par la réforme, Bernard Thibault lit la missive. Il la connaît par coeur, puisque le ministre du Travail a soupesé chacun de ses mots, au téléphone, avec le numéro un de la CGT. A 23 heures, le verdict tombe. JeanChristophe Le Duigou : « Il y a des avancées, que les assemblées générales et les organisations devront prendre en compte, en pensant à l’unité d’action. Nous l’expliquerons avec Bernard dès demain matin. » Didier Le Reste est d’accord, alliance objective oblige. Thibault a repris la main. Le vendredi 16 novembre au soir, alors que la situation est indécise, Bernard Thibault nous assure que « le fil n’est pas coupé » avec le ministre du Travail. Confirmé un peu plus tard par Raymond Soubie, le conseiller social de Nicolas Sarkozy qui, par ailleurs, s’entretient par téléphone avec Didier Le Reste, le chef des cheminots. Le nombre de grévistes diminue. Mais les trains, les bus et le métro sont toujours aussi rares. A la SNCF, un conducteur ne peut reprendre le travail s’il n’y a pas de contrôleur dans le train. Et réciproquement. A l’Assemblée nationale, les godillots de l’UMP veulent en découdre avec les grévistes. Les banderoles sont prêtes pour des manifestations. La direction de l’UMP les somme de rester chez eux. Les salariés d’EDF et de GDF, y compris les cégétistes, annoncent qu’ils iront négocier avec leurs directions, dès le lundi 19 novembre.
Pendant tout le week-end, les coups de fil entre la direction de la CGT, Xavier Bertrand et Raymond Soubie ne vont cesser. Dimanche, le Medef appelle à la reprise du travail. François Fillon aussi. Sinon, dit-il, il n’y aura pas de négociations. Le Premier ministre se fait illico reprendre par Raymond Soubie sur le thème : les préalables, ce n’est pas notre genre. Dimanche, en début de soirée, tous les syndicats de cheminots en grève appellent à nouveau à un mouvement de 24 heures. Mais tous sont d’accord pour participer aux négociations qui doivent s’ouvrir, dans l’entreprise, le mercredi 21 novembre dans l’après-midi. Un peu plus tard, les syndicats de la RATP font de même. Pour eux, les discussions commenceront le mercredi matin. L’Elysée, parfaitement au courant, et les directions des entreprises concernées y mettent une condition, pour faire pression sur la CGT : « S’il n’y a pas de dynamique de reprise, il n’y aura pas de représentant de l’Etat lors de ces pourparlers. » Dimanche soir, François Chérèque n’est plus du tout serein. Il pousse un coup de gueule. Mais pourquoi donc attendre mercredi pour ouvrir ces discussions ! Y auraitil un accord secret entre l’Elysée et la CGT pour jouer les prolongations ? Il le dira le lendemain matin, sur RTL.
Mardi 20 novembre, les fonctionnaires se mettent en grève, pour la journée. Ils veulent des augmentations de salaires, protestent contre les suppressions d’emplois. Bernard Thibault ne voulait pas d’une jonction entre les deux mouvements. Didier Le Reste : « Nous n’avons aucun intérêt à brouiller leur message. » Les cheminots CGT enverront néanmoins une délégation à leur manifestation. SUD et FO campent sur leurs positions radicales. Les deux organisations peuvent, à elles deux, perturber fortement le trafic à la SNCF Mais dans certaines gares, les cégétistes votent la reconduction du mouvement. Difficile, pour eux, de comprendre le revirement de leur leader, sa volonté de négocier. Pour Bernard Thibault, la partie de poker continue.
La CGT, c’est...
En 2002, la centrale de Bernard Thibault est arrivée en tête des élections prud’homales dans le secteur privé et dans le public. Elle compte un peu plus de 711 000 adhérents, dont 52,9% dans le privé et 47,1% dans le public :
39% d’ouvriers ;
34% d’employés ;
27% de femmes ;
40% de moins de 40 ans ;
20% de retraités.
La nuit où il a failli partir
Le 2 février 2005, lors de la réunion du comité confédéral national (CCN), le parlement de la CGT, Bernard Thibault se fait battre à une très large majorité. Du jamais- vu dans l’histoire de cette organisation. Il plaide pour que la CGT reste neutre lors du référendum sur la Constitution européenne. Ni oui ni non. Plus question de jouer les courroies de transmission avec le Parti communiste. Ce sera non, votent les cégétistes. Dans la nuit qui suit, le secrétaire général songe à démissionner. Ses proches, dont Jean-Christophe Le Duigou, le pressent de ne pas renoncer. Jacques Delors l’appelle pour le convaincre de rester. Thibault téléphone à Louis Viannet, son prédécesseur, celui qui l’a fait roi, pour lui demander conseil : « Tu restes ! Tu ne vas pas faire ton Jospin ! » lui répond « Loulou ». « J’étais battu, j’ai pensé un moment à rendre mon tablier, nous confie-t-il à l’époque. J’ai interprété, peut-être à l’excès, le vote du CCN comme le désir de revenir sur notre indépendance. » Finalement, il tient bon, choqué par les lettres d’insultes et les chats crevés déposés devant la porte de Le Duigou. Le 3 février, il rue dans les brancards : « Il serait dangereux pour l’avenir de la CGT que nous soyons inconsciemment ou consciemment otages du débat politique. C’est mon devoir que d’y veiller. » « La vie a repris le dessus, disait-il un an plus tard. Nous avons reconnu nos erreurs, notre manque d’explications entre autres. Mais on ne peut militer uniquement en regardant dans le rétro. »
Réforme mode d’emploi Le gouvernement souhaite aligner les régimes spéciaux sur ceux des salariés du privé et de la fonction publique, réformés respectivement en 1993 et 2003. Les trois points clés de la réforme sont :
le passage aux 40 ans ; le principe, dont SUD et FO refusent pour l’instant d’entendre parler, est arrêté, au nom du principe d’égalité avec les autres salariés. Il devrait se mettre en place progressivement de 2008 à 2012. Mais un système d’épargne temps et de rachat d’années d’études pourrait en diminuer l’impact ;
l’indexation des retraites sur les prix, comme c’est le cas pour les autres régimes et non plus sur les salaires de l’entreprise. Une perte, au bout de vingt ans de retraite, de plus de 20% de pouvoir d’achat d’après la CGT, largement majoritaire dans l’entreprise ;
les décotes : c’est peu ou prou un système de malus, qui réduit la pension de ceux qui n’atteignent pas le nombre d’annuités nécessaires. Très pénalisant pour ceux qui sont entrés tardivement, les mères de famille ou ceux qui n’ont pas eu des parcours réguliers. D’abord intraitable, Xavier Bertrand a fini par accepter de réduire de cinq à deux ans et demi la décote maximum.
Sur la table des négociations, il y a les bonifications qui permettent la reconnaissance de la pénibilité du travail de certaines catégories de personnel : conducteurs, travail de nuit ou souterrain (70% du personnel à la RATP) . Ce système permet ainsi aux roulants de travailler cinq ans de moins que les sédentaires. L’accord signé par la Fgaac, le syndicat des conducteurs de la SNCF, en maintient le principe pour les roulants. Un accord qui pourrait être étendu à d’autres catégories de personnel. La direction de la SNCF est prête, pour l’instant, à mettre une enveloppe pour les négociations de 90 millions d’euros en quinze ans. D’après ses calculs, la réforme, si elle se fait, rapportera 38 millions d’euros en 2008, une paille. Mais 400 à 500 millions d’ici à quinze ans, quand le dispositif fonctionnera à plein régime.
Moi, michel, conducteur de train Entré à la SNCF il y a dix-huit ans, Michel, 39 ans, conducteur de trains de fret pour 2 500 euros net par mois en milileu de carrière, a fait ses calculs. Si la réforme est adoptée pour bénéficier de sa retraite à taux plein, il devra partir à 53 ans, au lieu des 50 ans aujourd’hui. Ce qui représente pour lui un peu moins de 38 années de cotisations, au lieu de 35 auparavant. Gréviste de la première heure, très remonte contre ce qu’il estime être une « agression », il finit pourtant pas le reconnaître, du bout des lèvres : bon gré mal gré, ces trois années de travail supplémentaires, il pourrait les accepter. Mais il veut des compensations financières sérieuses. Pas les 5% de salaire de plus, obtenus par la Fgaac, le syndicat des conducteurs. « Pas question de travailler plus pour gagner moins. » Il compte sur les négociations en cours, pour obtenir des augmentations de salaire et l’intégration des primes dans le calcul de sa pension qui compenseraient, d’après lui, ces trimestres de travail supplémentaires. « Pas question, répond Guillaume Pépy, le directeur général. On ne remboursera pas la réforme aux cheminots. » La SNCF estime avoir déjà fait des efforts depuis le début du conflit : « Aujourd’hui, avec deux années et demie de plus de travail, un cheminot peut gagner jusqu’à 5% de plus », résume Guillaume Pépy. Soit un départ à 52,5 ans pour un conducteur, et à 57,5 ans pour un sédentaire, à condition qu’ils aient intégré l’entreprise à 20 ans. Et un an de plus quand le nombre d’années de cotisation du régime général passera à 41 années. L’entreprise est prête à adoucir l’impact de la réforme. Pas à la neutraliser.
Quid du service minimum Souvenez-vous. Pendant la campagne présidentielle, le candidat Sarkozy assure que, dès son élection, il y aura un service minimum pur et dur dans les transports. Trois heures de travail obligatoires le matin, trois heures le soir. Pas moins. Une fois élu, il change de braquet. Tous les chefs d’entreprise concernés, ceux de la SNCF et la RATP entre autres, lui disent que c’est impossible à réaliser sur le terrain. Un exemple : si l’on concentre la circulation des trains le matin et le soir, il n’y a pas assez de voies. Le sage Raymond Soubie, son conseiller social, le convainc du bienfondé de ces critiques. En août, le Parlement adopte une loicadre, qui ne s’applique pas encore. Dans un premier temps, les entreprises doivent négocier avec leurs syndicats, avant le 1er janvier 2008, un système dit « d’alerte ». Il existe déjà à la SNCF et à la RATP, où il doit être adapté, mais pas dans les autres entreprises de transport, communales ou privées. L’objectif ? Discuter des sujets qui fâchent pour éviter les conflits. Ensuite, si la grève éclate, par exemple un mercredi, les futurs grévistes doivent se déclarer quarante-huit heures avant, soit le lundi. Enfin, une semaine après le début du conflit, un référendum doit avoir lieu dans l’entreprise concernée sur la poursuite ou pas du mouvement. Le décret en Conseil d’Etat devait être publié le 1er janvier. Cette date pourrait être repoussée, les négociations dans les entreprises ayant pris du retard, mais les électeurs de Nicolas Sarkozy peuvent estimer avoir été trompés.