la croissance à tout prix ?

Jacques Attali

ATTAC

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blog de Jean-Marie Harribey, 17 octobre 2007
Jean-Marie Harribey, co-président d’Attac

« Là où ma voiture passe, l’herbe ne repousse plus »

On se souvient de cette phrase attribuée à Attila : « Là où mon cheval est passé, l’herbe ne repousse plus ». C’est un peu le message subliminal envoyé par la Commission pour la « libération de la croissance » que préside Jacques Attali. L’herbe ne repoussera plus, mais on se consolera avec une croissance économique véloce. Attali veut une croissance de 5% par an pour la France. Plus fort que Sarkozy qui aimerait arracher avec les dents 3%. C’est possible, affirme Attali. La preuve ? Regardez la Chine et l’Inde : 10% par an ; ne restons pas à la traîne !

On propose au lecteur de vérifier sur sa calculette :

Un PIB (produit intérieur brut) qui croît de 10% par an double en 7,3 ans, quadruple en 14 ans et demi, etc.

Avec 5% par an, il double en 14,2 ans et quadruple en 28,4 ans.

Avec 3% par an, il double en 23,4 ans et quadruple en 46,9 ans.

Et avec 1,8%, rythme actuel de l’économie française ? Il double en moins de 40 ans. Pas mal, non, alors qu’on ne sait déjà plus où mettre les bagnoles et où entasser les déchets de toutes sortes ? Eh bien, ça ne suffit pas aux Attila des temps modernes ! Quel que soit le niveau déjà atteint, il faut plus parce que plus, c’est mieux.

Pour « libérer la croissance », pauvre prisonnière victime du manque de concurrence (si, si, Attali le dit), il faut « diminuer les dépenses publiques » et « supprimer le principe de précaution de la Constitution » car il est un « principe d’imprécation ».

Imprécateurs, c’est le terme qui caractérise le mieux les membres de la commission Attali, tous plus libéraux les uns que les autres. Ils rêvent de grandes surfaces encore plus étendues. Et ils font se pâmer d’aise les propriétaires de logement en préconisant d’ “alléger le contrat de bail” en “réduisant de manière équilibrée les obligations réciproques entre bailleurs et locataires”. Traduisez : “de la flexibilité pour expulser et les propriétaires loueront plus facilement”. Cela rappelle le leitmotiv du Medef : “de la souplesse pour licencier et nous embaucherons”.

Imprécateurs mais cohérents, les bougres. Car la croissance qu’ils veulent, ce n’est pas celle de l’éducation, de la culture, de la santé, c’est-à-dire toutes les activités non marchandes dont le paiement est socialisé grâce aux impôts. Pour eux, cela n’est que « dépenses publiques ». Qu’elles soient génératrices de vraies richesses ne les effleure pas un instant. Ne leur vient pas plus à l’idée de réduire les inégalités, c’est-à-dire de partager autrement ce qui est produit.

Les membres de cette commission ne seraient-ils pas des barbares incultes ? Ils en savent moins qu’Aristote qui avait parfaitement compris que la richesse ne se réduisait pas à la valeur marchande, qu’il y a d’autres richesses que les marchandises, et que transformer une non marchandise (l’éducation et la santé publiques) en une marchandise (l’éducation et la santé payantes) n’ajoute rien au bien-être, au contraire.

Barbares, parce que désocialiser la satisfaction de ces besoins revient à restreindre l’accès aux biens et services les plus essentiels.

Incultes, parce qu’ils ignorent que, avant de décider de produire plus, il vaudrait mieux réfléchir à ce qu’on va produire. Ils ignorent ainsi que le développement humain n’est pas synonyme de croissance éternelle, matériellement impossible. Car, à coups de 5% par an, on s’arrête quand ?

Barbares et incultes, tout à la fois parce qu’ils ne conçoivent pas la monnaie autrement que comme un instrument d’accumulation privée. Or la monnaie est aussi un bien public qui permet de socialiser une partie de la richesse produite. C’est par le biais de la monnaie que sont prélevés les impôts et les cotisations qui rendent possibles une école publique et une protection sociale évoquées ci-dessus. Précisément les activités dont la croissance serait souhaitable, au détriment de la bagnole qu’il faudrait en revanche faire décroître.

Malheureusement, il est regrettable que certains théoriciens de la décroissance prônent la « sortie de l’économie monétaire », oubliant eux aussi que la monnaie est en partie un instrument de socialisation d’une vraie richesse. Puisque, sans monnaie, il n’y aurait pas de protection sociale, les seules solidarités seraient individuelles, familiales ou communautaires. Le contraire de l’universalité des droits.

En fantasmant sur une croissance catastrophique pour les humains (« travaillez plus ! ») et pour la nature (« après moi le déluge ! » ou… le réchauffement climatique), la commission Attali se range aux ordres de ses commanditaires : assurer la pérennité d’un capitalisme dont l’unique raison d’être est d’accumuler des profits pour les transformer en capital. Et pour ça, il faut de la croissance, sous-entendu…marchande !

Et comme la planète a des contours finis, il faut faire reculer la sphère monétaire non marchande. Ainsi parla Denis Kessler, « philosophe » du Medef : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » (Challenge, 4 octobre 2007). Voilà un gisement de croissance dont devrait s’emparer la bande à Attali.

Parce que, quand il n’y a plus d’herbe à tondre, il y a les pauvres.

17 octobre 2007, journée du refus de la misère…

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