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Libération, 8 juin 2007
Par Muriel GREMILLET, François WENZ-DUMAS

Mesures fiscales : Novateur ou néoconservateur ?

Deux universitaires connus. Deux analyses diamétralement opposées de la philosophie du « paquet fiscal » façon Sarkozy. Historien et économiste, Jacques Marseille est professeur à l’université de Paris-I, où l’économiste Liem Hoang-N’goc enseigne lui aussi, comme maître de conférences. Le premier fut un des inspirateurs du programme de Nicolas Sarkozy, où les mesures figurant dans le projet de loi étaient déjà détaillées. Le second, auteur de Vive l’impôt (éd. Grasset), est, au Parti socialiste, un proche d’Henri Emmanuelli. Mesures de relance pour l’un, politique de classe nourrissant la bulle financière pour l’autre. Interview croisée.

Ce texte annonce-t-il une nouvelle politique économique ?
Liêm Hoang-Ngoc « C’est une parfaite illustration de ce qu’est une politique de classe. Même pas une politique libérale : ce sont des mesures néoconservatrices. La quasi-suppression des droits de succession est contraire au principe libéral de l’égalité des chances. Bill Gates s’est récemment élevé contre un projet de ce type aux Etats-Unis. La déductibilité des intérêts d’emprunt ne favorisera en rien l’accès à la propriété des foyers non imposables. Quant à la détaxation des heures supplémentaires, elle revient à dire que si le pouvoir d’achat stagne, ce n’est pas parce que le rapport salaire-profit s’est déplacé vers le capital, mais parce que les salariés ne veulent pas travailler plus. »
Jacques Marseille « Il s’agit plus d’options économiques que d’une politique économique classique. Pour réussir une relance, il faut avoir les entreprises avec soi, c’est le monde des PME qui crée de la croissance. Et Nicolas Sarkozy a toute leur confiance. Par ailleurs, les ménages ont le moral, et on sait que les périodes de rebonds historiques ne fonctionnent que si les consommateurs ont le moral. Aujourd’hui, on constate que les Français ont confiance en Nicolas Sarkozy : il leur dit allez-y, travaillez, ayez confiance. Il y a une adéquation claire entre le programme annoncé pendant la campagne électorale et les premières mesures, notamment fiscales, qui se profilent. »

Quels effets peut-on en attendre ?
Jacques Marseille
« Nicolas Sarkozy a de la chance, car les marqueurs conjoncturels sont en train de passer au vert. Sans compter qu’un certain nombre d’indicateurs démographiques vont tirer la croissance. Comme la demande de logement, qui va continuer à grimper. On sait que les ménages français vont avoir besoin de 5 à 6 millions de logements neufs, ce qui suppose que l’activité dans le bâtiment ne va pas faiblir. Ensuite, les Français créent et vont continuer à créer des entreprises. Enfin, l’attractivité de la France se renforce. Cette année, notre pays est le deuxième site d’accueil d’investissements étrangers en Europe. Il y a un bon climat qui incite les gens à « y aller ». »
Liêm Hoang-Ngoc « Ces mesures sont à contre-emploi pour un gouvernement qui entend relancer la croissance et réduire la dette. Les allégements fiscaux bénéficiant aux hauts revenus soutiennent certes la consommation des ménages aisés, mais ils gonflent aussi ­ à travers la forte épargne que les rentiers placent sur les marchés et dans la pierre ­ une bulle boursière et immobilière qui ne s’accompagne pas d’investissements dans l’économie réelle. L’éclatement de ces deux bulles ne manquerait pas de produire des effets récessifs.Elles auront aussi des effets négatifs sur l’emploi : si les heures supplémentaires ont le même coût que les heures normales, pourquoi embaucher ? »

Ne risque-t-il pas de creuser l’endettement ?
Jacques Marseille
« C’est effectivement le problème. Là aussi, on doit s’inspirer de ce qu’ont fait nos voisins étrangers : pour gagner la bataille de l’emploi, il faut baisser la dépense publique, en supprimant massivement des postes de fonctionnaires. En 1992-1993, la Suède a mené cette politique, alors que le chômage était à près de 11 %. Aujourd’hui, ce pays est un modèle. Et puis, c’est très facile à faire. Il y a d’un côté des gaspillages, de l’autre des gains de productivité. Cela ne signifie pas qu’on sacrifie les services publics. Au contraire, ils seront meilleurs. Il faut faire certains arbitrages, et les Français sont prêts pour cette rupture. »

Liêm Hoang-Ngoc
« Il y a un paradoxe de la dette en France. Les hommes politiques qui veulent réduire le poids de l’Etat sont aussi ceux qui alourdissent la dette. Entre 1993 et 1996, elle est passée de 38,5 % à 58,5 % du PIB. Et c’est entre 2002 et 2005 que l’on a passé la barre des 60 %. Depuis 2000, l’effet cumulé des baisses d’impôt a coûté 50 milliards d’euros à l’Etat. La question de la dette est mal posée : l’important n’est pas son niveau mais ce que l’on en fait. S’endetter pour augmenter le pouvoir d’achat de ceux qui en ont déjà beaucoup ne sert à rien. Elle serait mieux utilisée pour recapitaliser Airbus, ou soutenir l’innovation et la recherche. »

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